Le charme de Musette

Près de la Mare aux Fées et du chêne de Murger, se trouve un charme remarquable à deux tiges (Carpinus betulus), nommé par Denecourt, le charme de Musette, du nom d'un personnage du roman « Scènes de la vie de bohème » d’Henri Murger.


L'écrivain dit de Musette qu'elle est « la sœur de Bernerette et de Mimi Pinson », deux personnages romanesques inventés par Alfred de Musset. Musette à vingt ans, elle habite au Quartier latin, rue de la Harpe, c'est « une fille intelligente et spirituelle », qui est « rebelle à toute chose imposée », elle possède « instinctivement le génie de l'élégance ». Pour Murger, elle n'est pourtant qu'une des nombreuses grisettes des rues de Paris.

 Dessin de Gill.

« Ces jolies filles moitié abeilles, moitié cigale, qui travaillaient en chantant toute la semaine, ne demandaient à Dieu qu'un peu de soleil le dimanche, faisaient vulgairement l'amour avec le cœur, et se jetaient quelquefois par la fenêtre. Race disparue maintenant grâce à la génération actuelle des jeunes gens : génération corrompue et corruptrice, mais par-dessus tout vaniteuse, sotte et brutale. Pour le plaisir de faire de méchants paradoxes, ils ont raillé ces pauvres filles à propos de leurs mains mutilées par les saintes cicatrices du travail, et elles n'ont bientôt plus gagné assez pour s'acheter de la pâte d'amandes. Peu à peu ils sont parvenus à leur inoculer leur vanité et leur sottise, et c'est alors que la grisette a disparu. » Henri Murger.



L'écrivain Champfleury, compagnon de la bohème de Murger, a écrit un livre à propos du même personnage : Les aventures de MelleMariette, publié en 1853. Enfin, dans le célèbre opéra de Puccini La Bohème, inspiré de l'œuvre de Murger, le peintre Marcello entretient une liaison avec la belle Musetta. Qui était la véritable Musette de Murger, la Mariette de Champfleury et la Musetta de Puccini ? Elle s'appelait de son vrai nom Marie-Christine Roux. Né à Lyon en 1820, elle monte à Paris avec sa mère et commence une carrière de modèle. « Belle, positivement belle » affirme Alexandre Schanne dans ses souvenirs, elle pose, entre autres, pour Jean-Auguste-Dominique Ingres et son tableau La Source et pour le sculpteur Auguste Clésinger. Le photographe Nadar réalise un portrait d'elle en pied, vers 1855, une des premières photographie de nue. Le peintre Léon Gérôme achète à Nadar un tirage de Mariette nue. Il s'en inspire pour son tableau Phryné devant l'aréopage.

La Source de Ingres et Mariette par Nadar.




Phryné devant l'aréopage, Léon Gérôme, 1861, Kunsthalle art museum, Hamburg.

Marie-Christine Roux fut la maîtresse des artistes bohèmes que décrit Murger dans son roman. « La coquette, vive et toute d'extérieur, rêvait sans cesse de nouvelles conquêtes » écrit Chamfleury dans ses souvenirs, lucide, il ajoute « elle comprit qu'il n'y avait pas d'avenir à attendre des poëtes et des peintres. » Musette choisit donc d'être la maîtresse d'hommes riches et installés et « continuant à faire des victimes, de leurs dépouilles elle était arrivée à posséder une certaine fortune ».

Marie-Christine et Antoinette Roux par Nadar.

Musette devait avoir une fin tragique. Le 3 décembre 1863, elle embarque avec sa mère à bord du vapeur l'Atlas, navire se rendant de Marseille à Alger. Dans la nuit du 3 au 4 décembre, le bateau sombre avec 20 passagers et  26 hommes d'équipage, « engloutissant au fond de la mer mademoiselle M..., et son or si péniblement gagné ». La nouvelle de la catastrophe confirmée, on vendit les biens de Musette à son domicile du quai Malaquais à Paris, ainsi que sa petite maison de campagne située au Raincy. « De Mademoiselle M..., il ne resta rien qu'un souvenir fugitif. Quelques hommes de sa génération, en revoyant leurs poëmes, leurs romans, leurs tableaux, leurs statues, se rappelleront qu'à un moment ils fixèrent le meilleur de la coquette : la fleur de sa jeunesse, un sourire, une saillie, un air de tête, un refrain chanté d'une voix claire. Le reste valait peu de chose et put être vendu fort cher aux gens qui ne recherchent que l'amour frelaté. » Souvenirs de Champfleury.

Grâce à Denecourt et à la longévité d'un arbre, il reste de Musette un charme à son nom, aux formes élégantes, comme la belle en son temps.




La chanson de Musette.

Hier, en voyant une hirondelle
Qui nous ramenait le printemps,
Je me suis rappelé la belle
Qui m'aima quand elle eut le temps.
— Et pendant toute la journée,
Pensif, je suis resté devant
Le vieil almanach de l'année
Où nous nous sommes aimés tant.

— Non, ma jeunesse n'est pas morte,
Il n'est pas mort ton souvenir ;
Et si tu frappais à ma porte,
Mon cœur, Musette, irait t'ouvrir.
Puisqu'à ton nom toujours il tremble, —
Muse de l'infidélité, —
Reviens encor manger ensemble
Le pain bénit de la gaité.

— Les meubles de notre chambrette,
Ces vieux amis de notre amour,
Déjà prennent un air de fête
Au seul espoir de ton retour.
Viens, tu reconnaitras, ma chère,
Tous ceux qu'en deuil mit ton départ,
Le petit lit et le grand verre
Où tu buvais souvent ma part.

Tu remettras la robe blanche
Dont tu te parais autrefois,
Et comme autrefois le dimanche,
Nous irons courir dans les bois.
Assis le soir sous la tonnelle,
Nous boirons encor ce vin clair
Où ta chanson mouillait son aile
Avant de s'envoler dans l'air.

Musette qui s'est souvenue,
Le carnaval étant fini,
Un beau matin est revenue,
Oiseau volage, à l'ancien nid ;
Mais en embrassant l'infidèle,
Mon cœur n'a plus senti d'émoi,
Et Musette, qui n'est plus elle,
Disait que je n'étais plus moi.

Adieu, va-t'en, chère adorée,
Bien morte avec l'amour dernier ;
Notre jeunesse est enterrée
Au fond du vieux calendrier.
Ce n'est plus qu'en fouillant la cendre
Des beaux jours qu'il a contenus,
Qu'un souvenir pourra nous rendre
La clef des paradis perdus.

Henri Murger,  « Scènes de la vie de bohème » 1851.