La Léda perdue de Fontainebleau

En 1529, Michel-Ange promet au duc de Ferrare1 de lui peindre une œuvre destinée à son palais ducal. Un an plus tard, le tableau est terminé. Il a pour thème le mythe de Léda. Dans la mythologie grecque, Léda, reine de Sparte, est séduite par Zeus qui a pris la forme d'un cygne. De ses amours avec le dieu, elle conçut, selon les versions, trois enfants, Hélène et les Dioscures Castor et Pollux. Le duc envoi un de ses secrétaires réceptionner l'œuvre. Ce dernier, ne connaissant pas la vivacité de caratère de Michel-Ange, a le tort de prononcer, à la vue du tableau, une phrase dédaigneuse. Le peintre le congédie sur-le-champ, refusant de remettre au duc sa Léda.

 Portrait de Michel-Ange réalisé vers 1535 par Marcello Venusti, 
Casa Buonarroti à Florence.

Peu après la visite de l'envoyé malavisé, Michel-Ange offre le tableau à son « garzone », son aide et élève Antonio di Bernardo Mini, afin de l'aider à marier ses deux sœurs, l'œuvre devant servir de dote. Il accompagna ce cadeau d'une série de cartons et de dessins, de modèles de cire et de terre. Antonio décide de se rendre en France, avec un jeune compatriote, peintre lui aussi, Benedetto Del Bene. Ils espèrent vendre la Léda à François Ier. Antonio a entendu parler de la passion du roi pour les artistes italiens et des sommes folles qu'il dépense en achat d'œuvres d'art pour meubler ses palais.

Léda, dessin préparatoire de Michel-Ange.

Le voyage est long est difficile, la Léda est un « quadrone de sala », un grand tableau de salon, lourd à transporter, car peint sur bois à la détrempe. Antonio décide d'aller vers la France sans attendre le lent transport du tableau. Arrivé à Lyon, il s'inquiète, le transporteur pourra-t-il passer les Alpes sans danger pour l'œuvre ? Il décide de faire venir la Léda par bateau. Antonio écrit au peintre Rosso Fiorentino qui travaille pour François Ier au château de Fontainebleau, ce dernier lui répond que le roi est un fervent admirateur de Michel-Ange. Antonio entrevoit la fortune à portée de main. Mais le tableau n'arrive pas, le temps passe et sa bourse est bientôt vide. Pour gagner sa vie, il peint des copies de la Léda de son maître à partir des cartons originaux qu'il avait pris soin d'emporter avec lui. Dans une lettre à Michel-Ange, il écrit qu'on lui demande de tout côté des Léda !

François Ier vers 1530 par Jean Clouet, Paris, musée du Louvre.

De son atelier de Lyon, commençe à sortir plusieurs reproductions grâce à l'aide de Benedetto son compagnon de voyage. Enfin, la véritable Léda arrive en France. Antonio monte à Paris pour rencontrer le roi, mais d'innombrables obstacles se dressent contre lui, il ne sait comment jouer le courtisan dans cette cour que se moque de lui et de sa prétention de vendre un tableau au roi. François Ier quitte Paris pour un grand voyage ; il ne sera de retour que dans un an. Antonio, n'ayant pas pu rencontrer le monarque à Paris, se lance à sa poursuite. Il arrive à Nantes au mois d'août 1532, où il n'obtient toujours pas l'audience convoitée. Désespéré, il rentre à Lyon où se trouve une forte communauté italienne, il tombe malade et, ruiné par ses voyages, il contracte des dettes.

 Léda par le graveur flamand Cornelis Bos. 
On sait que cet artiste a voyagé à Paris vers 1548 et peut-être s'est t-il rendu 
à Fontainebleau où il a pu admirer le chef d'œuvre de Michel-Ange.

La Léda de Michel-Ange, ainsi qu'une copie de Benedetto Del Bene, sont restées à Paris, chez Giuliano Buonaccorsi, un marchand florentin. Antonio essaye de récupérer les tableaux, mais Buonaccorsi refuse de les rendres. Un procès s'en suit, mais Antonio n'a pas les moyens d'entrer dans une bataille judiciaire. Lui qui voyait cette aventure comme la chance de sa vie, voit maintenant tout en noir. C'est un homme dépité ayant perdu ses illusions, exilé dans un pays qu'il connait mal. Antonio di Bernardo Mini meurt à la fin de l'année 1533.

  Léda par le graveur flamand Cornelis Bos.

François Ier a-t-il fini par prendre possession de la Léda qui lui était destinée, à quelle époque, dans quelle circonstance ? On l'ignore encore. Dans une lettre du roi à Michel-Ange, datée de 1546, François Ier annonce à l'artiste la venue du Primatice en Italie, chargé par lui dit-il de « recouvrer quelque besognes de votre ouvrage, vous priant, si vous avez quelques choses excellentes faites à son arrivée, les lui vouloir bailler en vous les bien payants ». Le maître lui répondit par des promesses, mais ne donna jamais rien au Primatice.

 Léda et le cygne par Rosso Fiorentino, vers 1532, Royal Academy of Art, Londres.

Le père Dan, dans son Trésor des Merveilles de la maison royale de Fontainebleau, publié en 1642, décrit la présence d'une Léda de Michel-Ange au château. Il précise que « le temps l’a presque entièrement gastée ». En 1692, un inventaire des peintures du château est dressé. La Léda n'y figure pas, mais une autre Léda est mentionné : celle de Léonard de Vinci, tableau qui a aussi disparu, comme si une malédiction étrange s'était abattue sur la représentation de la Reine de Sparte et de ses amours avec Zeus.

 Léda et le cygne, copie d’après l’œuvre de Léonard de Vinci, 
exéxutée vers 1510, Galleria Borghese, Rome.

L’historien Henri Sauval, relate dans sa Dissertation sur les Amours des Rois de France2, la visite d’Anne d’Autriche à Fontainebleau en 1643. La Reine, accompagnée du surintendant des bâtiments de France, Sublet de Noyers, dressent l'inventaire des tableaux qui ornent le château et condamnent au feu ceux qu’ils jugent indécents. La Léda de Michel-Ange est mentionnée comme victime de cet autodafé dramatique. Le peintre Roger de Piles3, raconte la même histoire : « Cette Léda, étoit représentée dans une passion d'amour si vive et si lascive que M. des Noyers, ministre d'estat sous Louis XIII, l'a depuis fait brûler par principe de conscience. »

 Anne d’Autriche, copie d’après un tableau perdu de Rubens, vers 1620, Musée du Louvre.
François Sublet de Noyers (1589-1645) surintendant des bâtiments de France, 
capitaine et concierge du château de Fontainebleau.

Michelet, dans sa célèbre Histoire de France, raconte ainsi la destruction du tableau de Michel-Ange : « Les Italiens avaient fait pour lui (François Ier), des merveilles, un monde de chef-d’œuvre. Malheureusement, nos régentes du XVIIe siècle, très galantes et très hypocrites, n’ont pu supporter ces libres peintures ; elles n’aimaient que les réalités. Un acte impie en ce genre fut la destruction du seul tableau que Michel-Ange ai peint à l’huile. Pas unique, le premier, le dernier qu’il ait jamais fait sur les terres hasardées de la fantaisie. Cette œuvre était la Léda, l’austère et âpre volupté, absorbante comme la nature. Il l’avait envoyé au roi à Fontainebleau. Cette image sérieuse, s’il en fut, hautaine, altière dans son ardeur, parut obscène à des impudiques et, comme telle, fut brûlée par des sots. » 

 Lithographie de Léda et le cygne par Auguste Hesse, vers 1830, 
École nationale des Beaux-Arts de Lyon.

Mais toute cette histoire de tableaux brûlés ne semble être qu'une légende inventée pour nuire à Anne d'Autriche. Le chef d'œuvre de Michel-Ange n'aurait donc jamais subi un tel désastre. En 1742, un certain Mariette témoigne de la présence du tableau au château : « On dit qu'après avoir fort gâté le tableau, M. des Noyers donna l'ordre de le brûler, mais l'ordre ne fut pas exécuté, et j'ai vu reparoître ce tableau, il y a sept ou huit ans. Il est vrai qu'il était si fort endommagé qu’en une infinité d’endroits il ne restait que la toile, mais à travers de ces ruines on ne laissait pas que de reconnaître le travail d’un grand homme. Quoi qu’il en soit, j’ai vu restaurer le tableau par un médiocre peintre et il est passé en Angleterre où il aura fait fortune. » Est-ce que la Léda que Mariette a vue à Fontainebleau, du temps de Louis XV, était bien l'original de Michel-Ange ? Ou une copie sortie de l'atelier d'Antonio Mini à Lyon ?

 Gravure de Sebald Beham, 1548, National Gallery of Art, Washington D.C.

En 1838, une Léda fait son apparition dans la toute nouvelle National Gallery de Londres. Le tableau était la propriété du duc de Northumberland qui en fit don au nouveau musée. Mais dans ses lettres à Michel-Ange, Antonio Mini mentionne la Léda comme « una tavola » c'est-à-dire un tableau peint sur une planche de bois. Or le tableau de la National Gallery est une toile qui fut l’objet d’une restauration en 1863.

 Léda et le cygne par Rosso Fiorentino, vers 1532, National Gallery,  Londres.

Certains historiens, parmis lesquels on peut citer Maurice Roy, soutiennent que la Léda de Londres serait une version réalisée par Rosso Fiorentino, le maître roux de Florence. Le Rosso est arrivé à Fontainebleau en 1530, afin de peindre à fresque la grande galerie que le roi construisait dans son château. Quant à l'original de Michel-Ange, nul ne sait ce qu'il est devenu. Le tableau paraît irrévocablement perdu comme tant d'autres chefs d'œuvres disparus dans la nuit des siècles. Il reste le mythe de Léda qui, lui, est immortel et a inspiré les artistes de l'Antiquité à nos jours.

Notes :
(1). Alphonse Ier d'Este, duc de Ferrare, Modène et Reggio d'Émilie (1476-1534).
(2). Livre publié d’une manière posthume en 1724.
(3). « Abrégé de la vie des peintres » par Roger de Piles, publié en 1715.


Quelques œuvres illustrants le mythe de Léda.


 Mosaïque issue du sanctuaire d’Aphrodite de Palea Paphos, VIe siècle av. J.-C.
Musée de Chypre, Nicosie.


Giovan Pietro Rizzoli, vers 1530, Staatliche Museen, Kassel.


Francesco d'Ubertino, vers 1525, Metropolitan Museum of Art, New York.


Pierre Paul Rubens, vers 1600, Musée des beaux-arts de Houston.


Le Corrège, c. 1532, Gemäldegalerie, Berlin.


Le Tintoret, c. 1555, Galerie des Offices, Florence.


Paolo Veronese, c. 1585, Musée Fesch, Ajaccio.


Paul Cézanne, vers 1880, Barnes Foudation, Philadelphia.


 Federico Beltran Masses, vers 1930, Stair Sainty Gallery, Londres.