La femme à l'ombrelle.

Le dimanche 12 mai 1867, le cocher Onésime-Auguste Noël revenait avec sa voiture du Bouquet du Roi, célèbre chêne de la forêt, par la route du Mont-Fessas, quand il remarqua à quelque pas de chemin, une femme étendue au milieu d'une petite clairière. Elle portait une belle robe de dentelle à crinoline rouge, une ombrelle cachant son visage. La femme semblait dormir paisiblement, se reposant peut-être d'une longue promenade par ce chaud après-midi de printemps.


Le lendemain, un peu après quatre heures du soir, le même cocher qui promenait un groupe de touriste, aperçut la même femme allongée, à la même place et dans la même position. Inquiet, il descendit de sa voiture et se dirigea vers l'étrange endormie. Le cocher écarta l'ombrelle et découvrit un grouillement de vers et de larves qui couvrait le visage d'une morte. Noël retourna à Fontainebleau à vive allure, directement chez le commissaire de police. La victime fut identifiée comme Sidonie Mertens, âgée de 31 ans, originaire de Boulogne-sur-Mer. Quelques jours plus tôt, le 7 mai, la malheureuse s’était rendue de Paris à Fontainebleau en compagnie d’une amie, Mathilde Frigard. Les deux amies descendirent à l’hôtel de France et d’Angleterre et le lendemain louèrent une voiture avec cocher pour une longue promenade en forêt. Elles déjeunèrent au restaurant de Franchard et congédièrent le cocher pour rentrer à pied à leur hôtel. Le cocher les vit partir ensemble en riant, un peu grises du vin bu au restaurant.


Mathilde Frigard rentra seule à l’hôtel, affirmant plus tard avoir perdu son amie en forêt. Elle fit ses bagages et reprit le train pour Paris. Quelques jours plus tard, les policiers découvrirent à son domicile le contenu du sac de son amie Sidonie Mertens. Arrêtée, elle fut inculpée pour meurtre par le tribunal de Melun. Son avocat fut le célèbre Charles Lachaud surnommé le « technicien du sanglot », car pour émouvoir les jurés, il se mettait souvent à pleurer ! 

 « Le défenseur » l'avocat Lachaud par Honoré Daumier.

L’affaire dite de la « femme Frigard » devint très médiatique, lors de l'ouverture du procès, le 9 août 1897 à Melun, on pouvait lire dans la presse locale : « La foule était très-grande au palais de justice. L'accusée a excité, un grand mouvement de curiosité. Son œil est expressif ; elle est entrée sans témoigner le moindre trouble, et a jeté les yeux sur le plan de la forêt de Fontainebleau, que tenait son défenseur. L'accusée a écouté la lecture de l'acte d'accusation en baissant la tête et en rougissant. Sa mise est fort simple : gantelet en soie noire, chapeau orné de lierre. La femme Frigard répond d'une voix douce et nie toutes les charges. »

Maria Casarès dans le rôle de Mathilde Frigard

Mathilde Frigard, ancienne commerçante âgée de 37 ans, avait laissé à Caen mari et enfants pour tenter fortune à Paris. Elle se disait magnétiseuse, chercheuse de trésors, mais c’était surtout une grande affabulatrice. On retrouva une arme à feu à son domicile et un bijoutier témoigna qu'elle lui avait vendu une broche. Ce bijou appartenait à la victime dont le compte bancaire avait été vidé récemment à l’aide d’une fausse procuration. 

Durant les interrogatoires que menèrent les magistrats, Mathilde Frigard raconta que son amie Sidonie Mertens avait eu le désir de se rendre à Fontainebleau pour y rencontrer un de ses nombreux amants, un anglais nommé Williams. C'est cet homme qui l'aurait assassiné, il voulait la faire avorter et elle refusait. D'après elle, Sidonie avait des tentations de suicide — « Quand nous avons visité le fort l'Empereur, je l'ai vue s'élancer sur un parapet branlant et, de peur qu'elle tombât dans le vide, j'ai dû la tirer par sa robe. » Fort l'Empereur est le premier nom de la Tour Denecourt.

 Le Fort de l’Empereur, lithographie éditée par Denecourt.

Le procureur impérial dressa un réquisitoire implacable contre Mathilde Frigard, démontrant habilement les nombreuses incohérences de ses déclarations, la décrivant comme monstrueuse, diabolique, dangereuse, malfaisante, il campa l'accusée en personnage à la Balzac comme la cousine Bette du roman de La Comédie humaine. Le grand avocat Charles Lachaud eut bien du mal avec la défense de la femme Frigard. Le peu de sympathie qui se dégageait de sa personne, sa nature ingrate, énigmatique, perverse avait plus fait pour la compromettre dans l'esprit des jurés que les charges de l'accusation. Sa plaidoirie terminée, il conclut en désignant Mathilde Frigard d'un geste théâtral et déclara : « Elle attend. Elle n'a pas peur, parce qu'elle sait que Dieu va éclairer ses juges et que, Dieu les éclairant, ils ne peuvent pas la frapper ».

 La cousine Bette par Charles Huard.

Les jurés délibérèrent moins de deux heures et la sentence tomba, la femme Frigard sauva sa tête, mais fut reconnue coupable d'assassinat et condamnée aux travaux forcés à perpétuité. Le lendemain, on apprit qu'elle ne se pourvoirait pas en cassation, beaucoup virent dans cette attitude un aveu. Mathilde Frigard confessa son crime quelques semaines plus tard, avouant avoir empoisonné sa jeune amie avec de l'acide prussique, ancienne dénomination du cyanure d'hydrogène. Dans son numéro du 7 septembre 1867, le journal la Vie Parisienne, offrit à ses lecteurs une complainte en vingt-sept couplets sur l'affaire de la femme Frigard. C'était, sous une forme bouffonne, l'historique assez fidèle du drame de Fontainebleau, voici la première strophe : 

Écoutez, femme du monde
Et du demi-monde aussi,
L'épouvantable récit
Du crime le plus immonde
Que l'infernale Frigard
Vient de commettre à Franchard.


Un bloc de grès fut placé là où le corps de Sidonie Mertens fut retrouvé, gravé d’une croix et de la date du crime, 8 mai 1867. Le lieu devint une attraction où les touristes se pressaient pour frémir à l’évocation du drame. Très réactif, Denecourt proposa un supplément de 15 pages à son guide de 1867, intitulé : « Excursion à la fosse à Râteau, où, fut assassinée Marguerite-Sidonie Mertens par la femme Frigard, le 8 mai 1867 ». Un téléfilm sur cette affaire fut réalisé en 1966, intitulé « La mort de Sidone Mertens » avec dans le rôle de la femme Frigard, Maria Casarès et dans le rôle du juge président du tribunal, Claude Pieplu, voir ce films sur le site de l'INA, ici.


Le magistrat et écrivain Pierre Bouchardon (1870-1950) publia en 1930 un livre sur l'affaire de la femme Frigard, intitulé « La femme à l'ombrelle » d'où le titre de cet article. Lors de la Première Guerre mondiale, le magistrat Bouchardon instruisit de nombreux procès d'espionnage en tant que capitaine-rapporteur au conseil de guerre. La plus célèbre des affaires qu'il eut à instruire fut celle de Mata-Hari. Clémenceau, qui appréciait son travail, le surnomma « Le Grand Inquisiteur ». À la retraite après la victoire de 1945, Bouchardon, n’ayant pas prêté serment à Pétain, est rappelé par le général De Gaulle pour les grands procès politiques à venir dont ceux de Pétain, Laval, Brasillach… Pierre Bouchardon écrivit une trentaine de livres sur les plus grandes affaires criminelles des XIXe et XXe siècles, on disait de lui « C’est Balzac assassin ! ».