Point de vue Nelly Roussel, Gorges d’Apremont.

En 1936, le Syndicat d’initiative de Fontainebleau propose d’associer le nom de Nelly Roussel à un lieu de la forêt, un point de vue sur le sentier des Gorges d’Apremont est alors choisi. Aujourd’hui, ce point de vue a quasiment disparu, l’étoile bleue qui le désigne s’efface et ne sera bientôt plus qu’un souvenir. Pourtant, il y a bien des raisons de se souvenir de cette féministe engagée, poète et amoureuse de la forêt de Fontainebleau.



Nelly Roussel est née à Paris le 5 janvier 1878 au sein d’une famille bourgeoise et catholique. Dès son plus jeune âge, elle souhaite devenir comédienne. Elle adore déclamer des vers, c’est une oratrice de talent, qualité qu’elle met à profit lors ses nombreuses conférences. Á 20 ans, elle épouse le sculpteur Henri Godet avec qui elle a trois enfants. Libre penseur, il laisse sa femme se lancer dans le miltantisme féministe. Avec son mari, elle devient franc-maçonne et adhère à la loge mixte Le droit humain. Elle s’initie aux idées de Maria Deraismes, célèbre féministe, fréquente Madeleine Pelletier, première femme psychiatre en France et Louise Michel, la communarde anarchiste.

Nelly Roussel en 1906.

En 1906, à l’Université populaire de Lille, elle prononce un discours qui devient une référence pour le mouvement féministe : « l’Eternelle Sacrifiée ». Dans ce texte, elle considère le mariage sans amour comme de la prostitution. « La jeune bourgeoise qui se marie, ou plutôt se laisse marier, pour se faire une situation avec un monsieur qu’elle connaît à peine, qu’elle n’aimera jamais peut-être ; l’ouvrière qui prend un amant parce que son maigre salaire ne lui permet pas de vivre seule ; et la malheureuse, qui, pour manger le soir même, raccroche dans la rue le premier passant… accomplissent toutes trois à peu près le même geste, auquel nos lois et nos mœurs les condamnent presque inévitablement : elles livrent leur corps à un homme en échange du pain quotidien ! » Nelly Roussel propose une émancipation générale des femmes, d’un point de vue juridique d’abord, en supprimant les dispositions du Code civil de 1804 qui font de la femme mariée une mineure au regard du droit. L’article 213 précise : « Le mari doit protection à sa femme, la femme doit obéissance à son mari ». Elle milite pour l’autonomie financière des femmes, l’accès à toutes les professions et l’égalité des salaires. En 1909, elle fonde la Ligue rationaliste pour étendre aux femmes le droit au suffrage universel.

Nelly Roussel et sa fille Mireille Godet, vers 1905.

Elle milite avec son mari à la diffusion des idées néo-malthusiennes, contre l’idéologie nataliste du pouvoir et la loi de 1920 qui réprime la contraception et sa propagande. Elle donne des conférences à travers la France, exaltant la maternité consciente, pourfendant le machisme ambiant. Elle est l’une des premières en Europe à revendiquer publiquement le droit des femmes à disposer de leurs corps et à prôner une politique de contrôle des naissances en autorisant le recours aux contraceptifs et à l’avortement. Elle considére les mères comme des travailleuses effectuant un labeur maternel, ayant par conséquent le droit de grève. Elle prone la « grêve des ventres » pour obtenir des droits pour les mères, « ouvrières de vie ». Pendant la Grande Guerre, elle demande aux femmes de refuser de donner des enfants, chairs à canons, d’être des machines à enfanter, de « former l’engrais des champs de batailles ». Selon elle, les femmes disposent de deux armes contre la guerre : « le refus d’enfanter la chair à mitraille et le refus d’honorer les guerriers ». Pacifiste, elle lutte contre ce monstre social qu’est la guerre et qu’elle qualifie de crime. Elle se définit comme pacifiste, socialiste, malthusienne, féministe. Nelly Roussel s’éteint le 18 décembre 1922, à l’âge de 44 ans.

Nelly Roussel en forêt de Fontainebleau.

Nelly Roussel fit de nombreux séjours aux bornages de la forêt de Fontainebleau où elle venait chaque année de 1898 à sa mort, séjournant à Changis, Montigny, Barbizon, Samoreau… S’adressant à la forêt, elle écrivait :

Tu me remplaces tout, et l’amour et l’étude,
La lutte, le succès et leur enivrement.
Et dans ta magnifique et fière solitude,
Je me sens vivre immensément.
 
La forêt du point de vue Nelly Roussel

Lassitude

Dans les profondeurs caressantes
Des hautres futaies frémissantes
Je conduis, toute languissante,
Mon pas silencieux et lent.

Sur le tapis de feuilles rousses,
Sont posés des coussins de mousses ;
J’y vais dormir, dans l’ombre douce,
Au grand rythme berceur du vent.

Étouffant le bruit de mes pas,
Pour ne point troubler le silence
De tes futaies aux glauques transparences
Le rêve inquiet de mon esprit las.

Et je t’entends me parler bas ;
Je saisis la douce cadence
D’un chant de vie et d’espérance
Mystérieux comme une confidence
Qui m’enlace ainsi que de tendres bras.P

Publié dans l’Informateur de Seine-et-Marne, 29 décembre 1936.

Forêt

O Temple vivant ! Cathédrale
Tour à tour d’émeraude et d’or !
Chaque mois qui passe révèle
Ton sublime et changeant décor.

L’ardeur de la saison brutale
Te donne un charme jeune et fort ;
Mais dans la tristesse automnale
Tu m’apparais plus belle encore.

Je suis ton prêtre, ta vestale,
Dont jamais l’amour ne s’endort,
O Temple vivant ! Cathédrale
Tour à tour d’émeraude et d’or !

Publié dans le Petit Var, 21 août 1934.

Sommeil

Te voilà triste et nue, et sans parure,
O ma forêt ! Sous des spects nouveaux
Je te revois. De ta haute ramure
Tombe, à travers sa fine dentelure,
Un jour blafard d’église sans vitraux.

Rien ne bouge en toi, rien ne semble vivre ;
L’arbre est morne et gris comme le rocher ;
Je sais que tu dors, et pour l’arracher
Au tourment cruel dont mon âme est ivre,
Sur ton grans sommeil je vienne me pencher.

Samoreau, janvier 1921.

Consolation, à la forêt.

Etouffant le bruit de mes pas
Pour ne point troubler le silence
Je porte sous la voûte immense
De tes futaies aux glauques transparences
Le rêve inquiet de mon esprit las.

Et je t’entends me parler bas ;
Je saisis la douce cadence
D’un chant de vie et d’espèrance
Mustérieux comme une confidence
Qui m’enlace ainsi que de tendre bras.

Samoreau, octobre 1921.