Sentier n°11 ouest - Le Rocher des Étroitures.

Ce fut le dernier sentier inventé par Denecourt qui publia sa description complète en 1867. Cependant, la Mare aux Fées, les arbres remarquables qui l’entourent et ses points de vues tout proches ont très tôt fait l’objet d’une description précise de la part de Denecourt. Auparavant, ce sentier était lié avec celui de la Gorge aux Loups, classé en réserve biologique intégrale depuis 1953. La description de ce sentier commence à la Plaine Verte, comme celui du Long Rocher.

Route de la Mort.

Autrefois dénommée route du Poisson, voir l'origine de ce nom sur le sentier 11 Est, le Long Rocher.

Abri de Marie Lionnet (N).

Marie Lionnet est une généreuse donatrice à la souscription ouverte par Denecourt en 1850.

Roche Grévin (O).

Alfred Grévin, (1827-1892) est un sculpteur, caricaturiste, dessinateur et créateur de costumes de théâtre. Né dans le petit village viticole d’Épineuil en Bourgogne, Grévin vient à Paris en 1853 et commence une carrière de dessinateur. Ses caricatures sont publiées dans les journaux : le Gaulois, le Journal Amusant, le Petit Journal pour Rire et le fameux Charivari. En 1869 il fonde l’Almanach des Parisennes et invente un style de la silhouette féminine que décrit Frédéric Loliée en 1892 : « Grévin avait adopté une très particulière silhouette de femme, pimpante et sémillante, grêle de formes, à l'œil prompt, au nez troussé, à la mine hardie, en laquelle il avait pour ainsi dire incarné l'aventure parisienne. » Pour l’opéra-féérie d’Offenbach, Le Voyage dans la Lune, Grévin conçoit les 673 costumes de la pièce tirée du roman de Jules Verne. La première a lieu le 26 octobre 1875 au théâtre de la Gaîté à Paris. C’est le journaliste Arthur Meyer, propriétaire du journal le Gaulois, qui a l’idée de créer à Paris un musée de cire comme celui de Marie Tussaud à Londres. Il demande à Grévin de sculpter dans la cire les visages des personnalités de l’époque. Inauguré en 1882, le musée prit le nom de Grévin. Il est aujourd’hui le deuxième musée de France, après le Louvre, par le nombre de visiteurs.

Portraits d'Alfred Grévin, 1870, photos par Chambey. Bibliothèque d’Harvard.

Roches Bengold (P). 


« Semblables à deux cerbères colossaux » d'après Denecourt.
Aucune trace de qui pouvait être Bengold, si un lecteur de ce blog a une idée, n'oublions pas que nous sommes au milieu du XIX siècle lorsque Denecourt invente les sentiers de la forêt de Fontainebleau.

Point de Vue d’Allongé (Q).


Auguste Allongé (1833-1898) était un dessinateur et artiste-peintre français proche de l'École de Barbizon. Il s’installa à Marlotte en 1875 et termina ses jours dans ce village, à la villa les Sorbiers, au 21 de la rue qui porte aujourd'hui son nom. Peintre de paysage, il enseigna le dessin au fusain et publia un livre-traité, « Le Fusain » (Henri Laurens éditeur, Paris 1875) qui connut un grand succès et fut traduit en plusieurs langues.


 Portrait et dessins au fusain d'Auguste Allongé.

Phylloxéra des Étroitures (R). 


Galerie de Rubens (S-T).


Pierre Paul Rubens (1577-1640) est un peintre flamand du mouvement baroque, qui a produit une œuvre considérable. Très connu en son temps, il joua un rôle diplomatique de par sa grande notoriété européenne. Il étudia en Italie de 1600 à 1608 et s’imprégna profondément de la Renaissance italienne au point de signer toute sa vie : Pietro Paolo Rubens. Peintre officiel de l'archiduc Albert d’Autriche, gouverneur des Pays-Bas espagnols, il vécut à Anvers dans une grande maison atelier qui existe toujours, la Rubenshuis. Il fut anobli par Philippe IV d'Espagne, en 1624 et fait chevalier par le roi Charles Ier d'Angleterre, pour le récompenser de ses efforts diplomatiques à faire aboutir un traité de paix entre l'Espagne et l'Angleterre. Une de ses plus importantes commandes fut la décoration de la Galerie Médicis au Palais du Luxembourg, ayant pour thème la vie de la reine de France et veuve d'Henri IV, Marie de Médicis. Lorsque la reine connut son ultime exil, c'est Rubens qui la recueillit et qui la protégea jusqu'à sa mort. Elle finit sa vie, deux ans après la mort du peintre, dans la maison natale de celui-ci.

Pierre Paul Rubens avec sa femme Isabella Brant, 1609. 
Alte Pinakothek, Munich.

Belvédère des Étroitures (U).





« Ce hameau de Marlotte, attenant comme Barbison aux limites de la forêt de Fontainebleau, mais situé plus pittoresquement et dans le voisinage de sites non moins beaux et non moins remarquables que les Gorges d'Apremont et le Bas-Bréau, est devenu aussi une colonie de peintres, colonie qui chaque année s'accroît davantage. Nous en parlerons comme nous avons parlé de Barbison, quand ses hôtes distingués auront laissé par là des marques de leur séjour, c'est-à-dire lorsqu'ils auront, comme à Barbison, illustré leur pied-à-terre, leur hôtellerie. Mais en fait d'hôtellerie de peintre, nous voyons à Marlotte deux maisons en concurrence. La maison Saccault et la maison Antoni. Quelle est la meilleure ? Nous l'ignorons, vu qu'à cet égard les opinions sont partagées. Le temps et l'expérience nous l'apprendront. Voici, parmi les peintres qui en ce moment honorent de leur présence le hameau de MarIotte, les noms qui nous sont connus: MM.Cicéri, Aligny, Deshaies, Laisné, Mellé, Mesnard, Cossmann, Régnier, Cléry. Ajoutons à ces noms d'artistes celui de M. Henri Murger, homme de lettres dont les ouvrages sont déjà heureusement connus, et qui ne manque pas de venir passer la belle saison dans ce lieu champêtre si bien situé, à la portée de nos beaux déserts. »
 C.F. Denecourt, 16ème édition des Indicateurs-Denecourt, 1856.

Roche Niedermeyer (V).


Abraham-Louis de Niedermeyer d'Altenburg (1802-1861) est un compositeur et pédagogue né à Nyon en Suisse et devenu français en 1848. Son fils Pierre fit construire à Marlotte une grande demeure appelée « le château Niedermeyer » plus tard transformé en hôtel Mallet, puis en 1923, l'établissement devient l'hôtel Renaissance.

Portrait par Charles Vogt. Le Lac, mélodie de Louis Niedermeyer, sur une poésie de Lamartine, 1825.

Pin sylvestre remarquable.

Pin sylvestre, Pinus sylvestris, avec ses deux tiges soudées.

Roche Cherbuliez (X).
 


Victor Cherbuliez, (1829-1899) est un romancier, auteur dramatique, essayiste et critique littéraire. Issu d’une famille française réfugiée en Suisse lors de la révocation de l'Édit de Nantes, il se fit naturaliser français en 1880. Cherbuliez est l'auteur d'une trentaine de romans, dont la plupart sont aujourd'hui quelque peu oubliés. Il a également publié des œuvres critiques et des chroniques politiques dans la Revue des deux Mondes. Il est élu membre de l'Académie française en 1880.

Photo d’Eugène Pirou.

Sentier des Étroitures.


Belvédère François Carnot (Y).



François Carnot (1872-1960) est un homme politique, fils du président de la République Sadi Carnot. Il fut député de la Gauche Démocratique, président de l’Union Centrale des Arts décoratifs. Il dirigea la manufacture des Gobelins et fonda le musée Fragonard à Grasse.

 François Carnot en 1937, Agence Meurisse, BNF.

Sentier des Étroitures.


Belvédère Corot (L).






Jean-Baptiste Corot (1796-1875) est né à Paris, ses parents tiennent un magasin de mode réputé rue du Bac. Il fait ses études à Rouen puis son père le place chez un marchand de drap, mais le jeune homme n’a pas le goût du commerce et s’ennuie alors il prend des cours de dessin. À 26 ans il finit par convaincre ses parents de le laisser à poursuivre une carrière de peintre et obtient d’eux une rente annuelle suffisante pour vivre simplement. Il partage un atelier avec le peintre Achille Etna Michallon puis il entre en formation auprès du peintre Jean-Victor Bertin, qui en 1822, l’incite à aller travailler en forêt de Fontainebleau. Corot sera ainsi l’un des premiers peintres à travailler dans le village de Barbizon. Son premier voyage en Italie a lieu en 1825, il y rencontre le peintre Théodore Caruelle d’Aligny, autre précurseur de l’école de Barbizon. De retour, il se met à parcourir la France à la recherche de paysages qui l’inspire. Corot affronte pour la première fois le Salon en 1835. À partir des années 1850, sa notoriété grandit, le public et les marchands s’intéressent à lui. Son style évolue, il délaisse l’exactitude du paysage peint sur le motif, renonce aux thèmes historiques et mythologiques pour des paysages rêvés qui feront de lui un des pères de l’impressionnisme et du symbolisme.

Portrait par Nadar.

En septembre 1870, lors du siège de Paris par les Prussiens, Corot rêva que l’ennemi entrait dans la capitale et y mettait le feu. Au réveil il tenta de reproduire sa vision dans un tableau intitulé : « Le rêve, Paris incendiée » et qu’il conserva dans son atelier jusqu’à sa mort. Le peintre quitte Paris avant le déclenchement de la Commune et revient en juillet 1871. Il découvre alors les ruines du Louvre, de l’Hôtel de Ville et des nombreux bâtiments détruits pendant la Semaine sanglante, son rêve était prémonitoire. Pendant les dernières années de sa vie, Corot gagna de fortes sommes d’argent grâce à ses toiles qui étaient très demandées. Il était connu pour sa grande générosité, aidant les pauvres durant le siège de Paris, achetant une villa pour Honoré Daumier qui était devenu aveugle et sans ressources, secourant la famille de Jean-François Millet, participant à un centre pour jeunes déshérité. Pour aider quelques peintres dans la misère, Corot n'hésite pas à signer leurs toiles de son nom. Edgar Degas dira de Corot en 1883 : « Il est toujours le plus grand, il a tout anticipé » et Claude Monet : «  Il y a un seul maître, Corot. Nous ne sommes rien en comparaison, rien ».


Le Rageur, par Corot, vers 1830. Collection privée.

Sentier des Étroitures.

Passage du Juif Errant (M).



Le Juif errant est un personnage légendaire dont les origines remontent à l'Europe médiévale et qui ne peut pas perdre la vie, car il a perdu la mort : il erre donc dans le monde entier et apparaît de temps en temps. En 1228, le moine bénédictin Matthieu Pâris relate le récit d'un évêque arménien en visite au monastère de Saintt Albans, où le personnage est assimilé au Juif Cartaphilus. La légende devient populaire en Europe à partir du XVIe siècle et le Juif errant reçoit le prénom d'Ahaswerus. Il inspire nombre d'écrivains. Le Juif errant, haï partout puisque de nulle part, devient alors le symbole d'un mal incompris à l'instar de la théorie du bouc émissaire. Le thème du Juif errant est très actif dans la production littéraire et savante à l’époque de la Monarchie de Juillet. Le roman d’Eugène Sue a connu l’un des plus grands succès publics du XIXe siècle.

« Au dessus de Vitebsk », Marc Chagall, 1915-1920. Museum of Modern Art, New-York.
  
Point de vue Saint-Hilaire (*).


Jules Barthélemy Saint-Hilaire (1805-1895) est un philosophe, journaliste et homme politique. Né orphelin à Paris, une rumeur raconte qu’il serait un fils illégitime de Napoléon Ier. L’enfant est élevé par une tante, il suit les classes du lycée Louis-le-Grand. À vingt ans il entre au ministère des Finances en tant qu’aspirant surnuméraire. Saint-Hilaire se lie d’amitié avec Louis Hachette, le futur éditeur, Eugène Burnouf qui deviendra un grand orientaliste et surtout avec Émile Littré qui connaîtra la gloire grâce à son fameux dictionnaire toujours édité. Le père d’Émile Littré a le culte de la Révolution française et de la République, il influence grandement son fils ainsi que Saint-Hilaire et ses amis. Tout en gardant son poste de fonctionnaire, Saint-Hilaire rejoint la rédaction du journal Le Globe. Avec tout un groupe de jeunes journalistes, il s’oppose à la politique conservatrice de Charles X et signe la protestation de la presse contre les Ordonnances qui entraînent la chute de la monarchie des Bourbons grâce à la révolution des Trois Glorieuses. Au début du règne de Louis Philippe, Saint-Hilaire ne participe pas à la lutte des républicains contre le nouveau régime. Il écrit dans le Constitutionnel et dans le National mais surtout se consacre à une traduction d’Aristote, projet qui l’occupera une grande partie de sa vie.




En 1834, Saint-Hilaire est nommé professeur de littérature française à l’École polytechnique, puis professeur de littérature grecque au Collège de France (1838), membre de l'Académie des sciences morales et politiques (1839). Quand son mentor Victor Cousin devient ministre de l'instruction publique dans le gouvernement de Thiers en 1840, Saint-Hilaire est nommé chef de cabinet. Lors du rétablissement de la République après la Révolution de février 1848, il participe au gouvernement provisoire et devient député de Seine-et-Oise. Bien qu’il se prononce pour le bannissement de la famille d'Orléans, il vote avec la droite le loi contre les attroupements et soutient l’impitoyable répression de juin 1848. Durcissant ses positions, il se prononce pour les poursuites contre le républicain Louis Blanc, contre l’abolition de la peine de mort, contre l’amnistie des révoltés de Juin, pour l’interdiction des clubs politiques, il obtient la suspension des cours de l’historien Michelet, jugé trop proche des idées de la Montagne. Saint-Hilaire est alors « très républicain et très conservateur. »

Jules Barthélemy Saint-Hilaire, portrait par Nadar.

Après le coup d’état de Louis-Napoléon Bonaparte, le 2 décembre 1851, Saint-Hilaire abandonne toutes ses fonctions et s’isole aux portes de la ville de Meaux pour poursuivre ses études sur la philosophie de l'Inde, sa traduction d’Aristote et cultiver son potager. En 1855, il fait un voyage en Égypte, en qualité de membre de la commission d'études du canal de Suez. Il soutient Ferdinand de Lesseps en publiant de nombreux articles sur le projet. En 1869, il est de nouveau élu député, il siège avec la gauche modérée et ceux « qui voulaient hâter le retour de l'opinion publique en faveur de la liberté, sans faire ni vouloir faire aucune révolution. »

Lorsque chute le Second Empire, il demeure à Paris pendant le siège imposé par les Prussiens. Élu député de la troisième République, il soutient son vieil ami Adolphe Thiers. Il approuve la répression sanglante de la Commune de Paris mais vote pour l’abrogation des lois d’exils des communards. Nommé sénateur à vie en 1875, il prend place parmi les républicains modérés et devient ministre des Affaires étrangères dans le gouvernement Jules Ferry et soutient activement la mise en place protectorat de Tunisie. Après avoir quitté le gouvernement, il préside diverses commissions au sénat dont il continue de suivre les travaux avec une telle assiduité qu’il se trouvait encore à son banc à 91 ans, la veille de sa mort.

Caricature (détail) de Barthélemy Saint-Hilaire et Thiers par Bertall (1876).

« Unis ils marchent fiers,
qu'il fasse clair ou sombre ;
l'un est l'ombre de Thiers
l'autre est le tiers de l'ombre. »

La mare aux Fées.


« Le plateau de la mare aux Fées doit sans doute son nom à quelque superstition légendaire, dont la tradition n'a pas été conservée. Souvent reproduit par la peinture, c'est assurément l'un des lieux les plus remarquables que renferme la forêt. Aussi l'on comprend que tous les artistes non seulement y viennent, mais encore y reviennent, car, à la vingtième visite, on peut encore découvrir une beauté nouvelle, un aspect nouveau, dans les mille tableaux, d'un caractère différent, qui d'eux-mêmes se dessinent à l'oeil et peuvent à loisir se rattacher au tableau principal ou s'en isoler, comme dans ces merveilleux chefs-d'oeuvre épiques où l'abondance des épisodes apporte de la variété sans répandre de la confusion dans la grandeur et dans la simplicité de l'ensemble. Qu'une vache se détache du troupeau et vienne boire à cette eau croupie; qu'une paysanne s'agenouille au bord pour laver son linge ou plutôt pour le salir; qu'un bûcheron vienne aiguiser sa cognée sur le roc, et ce seront autant de tableaux tout faits que le peintre n'aura qu'à copier. Aussi la mare aux Fées est-elle de préférence le lieu choisi par les artistes qui vont à Fontainebleau dans la belle saison : ceux qui habitent les confins éloignés de la forêt y viennent souvent; ceux qui résident dans les environs y viennent toujours. » Henri Murger, « Scènes de campagne » 1854.


Plateau de la Mare aux Fées par Claude-Félix-Théodore d'Aligny, 1854.


La Mare aux Fées par Auguste Renoir, 1866, collection privée.

Chêne Henri Murger.


Né à Paris le 27 mars 1822, fils d'un concierge-tailleur et d’une ouvrière, Henri Murger passe sa jeunesse parmi les « Buveurs d'Eau », un groupe d'artistes-bohémiens du Quartier Latin. Murger grandit à l'école de la rue, fréquente des personnages pittoresques, musiciens sans le sou, peintres misérables mais heureux, traînes savates idéalistes, poètes romantiques. De ces rencontres, Murger dresse des portraits dans les « Scènes de la vie de bohème », d'abord publiées en 1845 sous forme de feuilleton dans la revue littéraire Le Corsaire, puis publiée dans un livre en 1851, l'ouvrage connait un immense succès.

Henri Murger.

Charme de Musette.


Musette est le nom d'un personnage du roman « Scènes de la vie de bohème » d’Henri Murger. Dans le dernier chapitre intitulé « la jeunesse n’a qu’un temps », Musette passe une dernière nuit avec son amant avant de le quitter pour se marier. Ce dernier compose alors une petite complainte, en souvenir de la belle (voir plus bas le texte complet). Dans le film « La bohème » de King Vidor, c’est l’actrice française Renée Adorée, née Jeanne de La Fonte (1898-1933), qui joue le rôle de Musette. 

 Renée Adorée en 1922, photo Metro Goldwyn Meyer.

Descente vers le camping de Bourron-Marlotte, fin du sentier des Étroitures.




La chanson de Musette.

Hier, en voyant une hirondelle
Qui nous ramenait le printemps,
Je me suis rappelé la belle
Qui m'aima quand elle eut le temps.
Et pendant toute la journée,
Pensif, je suis resté devant
Le vieil almanach de l'année
Où nous nous sommes aimés tant.

Mais en embrassant l'infidèle,
Mon coeur n'a plus senti d'émoi,
Et Musette, qui n'est plus elle,
Disait que je n'étais plus moi.
Non, ma jeunesse n'est pas morte,
Il n'est pas mort ton souvenir;
Et si tu frappais à ma porte,
Mon cœur, Musette, irait t'ouvrir.
Puisqu'à ton nom toujours il tremble.
Muse de l'infidélité,
Reviens encor manger ensemble
Le pain bénit de la gaité.

Adieu, va-t'en, chère adorée,
Bien morte avec l'amour dernier;
Notre jeunesse est enterrée
Au fond du vieux calendrier.
Ce n'est plus qu'en fouillant la cendre
Des beaux jours qu'il a contenus,
Qu'un souvenir pourra nous rendre
La clef des paradis perdus.
Les meubles de notre chambrette,
Ces vieux amis de notre amour,
Déjà prennent un air de fête
Au seul espoir de ton retour.
Viens, tu reconnaitras, ma chère,
Tous ceux qu'en deuil mit ton départ,
Le petit lit et le grand verre
Où tu buvais souvent ma part.

Tu remettras la robe blanche
Dont tu te parais autrefois,
Et comme autrefois le dimanche,
Nous irons courir dans les bois.
Assis le soir sous la tonnelle,
Nous boirons encor ce vin clair
Où ta chanson mouillait son aile
Avant de s'envoler dans l'air.
Musette qui s'est souvenue,
Le carnaval étant fini,
Un beau matin est revenue,
Oiseau volage, à l'ancien nid;
Mais en embrassant l'infidèle,
Mon cœur n'a plus senti d'émoi,
Et Musette, qui n'est plus elle,
Disait que je n'étais plus moi.

Adieu, va-t'en, chère adorée,
Bien morte avec l'amour dernier;
Notre jeunesse est enterrée
Au fond du vieux calendrier.
Ce n'est plus qu'en fouillant la cendre
Des beaux jours qu'il a contenus,
Qu'un souvenir pourra nous rendre
La clef des paradis perdus.

Henri Murger,  « Scènes de la vie de bohème » 1851.