Claude-François Denecourt, le sylvain de la forêt.

Dessin d'après une photographie de Legros, vers 1855.

Parmi les millions de promeneurs qui parcourent chaque année les sentiers balisés de la forêt de Fontainebleau, combien savent qui était leur inventeur ? Pourtant, les amateurs de randonnées lui doivent beaucoup. Au XIXe siècle, Claude-François Denecourt connaît une grande notoriété, il est célébré par les grands écrivains de son époque. Aujourd’hui, son nom semble être tombé dans l’oubli. Denecourt a vécu sa vie dans les convulsions de la France contemporaine. Homme d’engagement, militant politique, fervent républicain, il vécut sous les règnes de quatre rois et deux empereurs, il verra surgir quatre révolutions et trois républiques.

La forêt de Fontainebleau.

Afin de raconter la vie et l’œuvre de Denecourt, il faut commencer par l’histoire de la forêt de Fontainebeau. Il en va de cette forêt comme d’un chef-d’œuvre de l’art, elle est devenue immortelle. Ces origines plongent dans la nuit des temps. Des traces archéologiques témoignent d’une présence humaine dès les temps préhistoriques. Durant tout le moyen âge et jusqu’au XVIIIe siècle, elle portait le nom de Forêt de Bière. Vers la fin de l’an mille, grâce au roi capétien Philippe Ier, la forêt de Bière devient propriété royale. Son fils, Louis VI, fait construire un relais de chasse près d’une source, c’est l’origine du château de Fontainebleau. La légende raconte que c’est un chien nommé Blaud qui trouva le point d’eau, d’où le nom de Fontaine Blaud. 


Le chien Bliaud découvrant la fontaine et sa nymphe, dessin du XVIe siècle.

La chasse royale.

Animal-roi de la forêt, noble bête portant couronne, le grand cerf est une représentation mythologique du roi. Par conséquent, la chasse à courre, ses rites et son cérémonial sont l’apanage du souverain. Afin que l’animal puisse mourir dans un cadre digne de lui et du maître de la France, comme dans une tragédie, il faut le plus beau des décors, la plus belle des forêts. C’est ainsi que la forêt de Fontainebleau devient représentative du prestige royal, elle doit être à l’image de la monarchie de droit divin. Depuis des siècles, la royauté a compris la nécessité de protéger cette forêt. Elle ne doit plus être sauvage mais domestiquée, transformée, décorée, comme un jardin. La forêt fut d’ailleurs close de murs à plusieurs reprises. Fontainebleau est devenu le lieu de villégiature préféré des rois de France. Napoléon dira qu’elle est la « vraie demeure des rois, la maison des siècles ».

La chasse au chevreuil, Jean-Baptiste Oudry, 1725.
Musée des beaux-arts de Rouen

L’idée d’une forêt préservée en vertu des plaisirs des monarques pour la chasse est à nuancer. L’histoire du massif de Fontainebleau démontre combien le destin d’une forêt dépend de l’intervention humaine. Les forestiers du royaume devaient répondre à plusieurs missions antagonistes. Outre la conservation des anciennes futaies comme demeure du très vieux Dix-Cors, le cerf royal, il fallait produire du bois pour les besoins du commerce et de la marine. Si la nécessité de conserver des portions de vieilles futaies semble l’avoir emporté au détriment des recettes du trésor royal, on le doit aux grands maîtres forestiers. Tel Monsieur de Cheyssac, qui à la fin du règne de Louix XVI, en pleine Révolution, estimait que le roi, outre son goût naturel pour les vieux arbres, se devait de donner l’exemple à ses sujets en conservant les anciennes futaies pour les générations futures.

L'ancienne futaie du Gros Fouteau, gravure du guide Joanne.

Propriété et chasse gardée du roi pendant presque mille ans, la forêt de Fontainebleau n’est devenue que tardivement un lieu de villégiature pour le peuple. Pour cela, il a fallu deux révolutions. La première, celle de 1789, retire au roi de France son prestige et son autorité morale. Après le 1er Empire surgit une autre révolution : le vaste mouvement romantique de retour à la nature. Durant des siècles, la forêt est perçue comme un lieu à part, en dehors du monde des hommes. Elle est peuplée d’êtres mystérieux aux pouvoirs surnaturels, dryades de la mythologie grecque, elfes et fées d’origine celtiques… C’est un lieu terrifiant, l’ombre des grands arbres fait ressurgir les profondes angoisses de l’homme. Il faut pourtant apprivoiser la forêt, car elle est nourricière. C’est une lutte entre l’homme et une nature qui doit être soumise, domestiquée, malgré les peurs qu’elle provoque. Tout change au début du XIXe siècle, les romantiques se tournent vers la forêt, fuyant un univers urbain de plus en plus hostile. Ils sont à la recherche de nouvelles sensations, loin du monde des hommes et de ses tumultes. La forêt est un lieu propice au repos et à la méditation poétique, on y oublie la société et les tracas de la vie moderne. La forêt est comme une Bonne Mère, elle protège sans juger. Cette vision novatrice de la nature permet l’essor d’un phénomène moderne : le tourisme en forêt. C’est à ce moment qu’intervient Claude-François Denecourt.

Le chêne de Neptune, gravure de Henri Walter, guide Denecourt, 1856.

La jeunesse de Denecourt.

Denecourt est né le 4 décembre 1788, dans le petit village de Neurey-en-Vaux, en Franche-Comté. À sa naissance, le prêtre écrit sur le registre paroissial : « né de père est inconnu ». C’est l’origine d’une blessure cachée pour cet homme qui cherchera, sa vie durant, à se forger un destin. En 1791, sa mère Ursule Denecourt épouse un aubergiste. Vers l’âge de dix ans, il travaille en cuisine, puis avec son beau-père, il parcourt la région en tant que conducteur de voiture. Ces longs parcours sont propices à la rêverie et à la découverte d’un folklore régional rempli de contes et légendes. 


La période révolutionnaire et l’avènement du Premier Empire le marquent fortement. Il déclare avoir été impressionné par le « patriotique mouvement de guerre ». Le passage de l’Armée du Rhin, traversant son village en chantant la Marseillaise, lui laisse un souvenir inoubliable. Il est comme électrisé par leurs chants de guerre, il admire ces hommes « avec leurs figures hâlées et sillonnées d’honorables cicatrices ». Il se souviendra de la couleur de l’uniforme des soldats de cette première République, ce bleu de l’an II qui lui servira à baliser les sentiers de la forêt.

Soldats de l'an II de la République.

La guerre.

L’envie de voir du pays pousse Denecourt à s’engager dans la Grande Armée. En 1809, il s’enrôle au sein du 88e régiment d’infanterie de ligne. En raison de sa petite taille, 1m55, il est affecté dans un bataillon de voltigeurs. Lorsque Napoléon envahit l’Autriche, son régiment se dirige sur Vienne. L’armée française attaque près du village d’Essling. C’est le baptême du feu pour Denecourt et il sera sanglant, plus de vingt mille soldats français tombent pendant les deux jours que dure la bataille. La guerre se poursuit à Wagram, il faut se battre dans les champs de blé sous un soleil accablant. L’empereur l’emporte sur les Autrichiens, au prix de quarante mille tués, blessés ou disparus.

Devise du régiment : In hoc signo vinces
« Avec ceci comme étendard, tu vaincras »

À 21 ans, Denecourt est un soldat aguerri, il a connu l’enfer du champ de bataille. En 1810, son régiment est envoyé en Espagne. Là, il doit combattre la guérilla des insurgés espagnols, une lutte sans merci ou chaque camp multiplie les exactions. Il faut aussi affronter les Anglais débarqués au Portugal, Denecourt est blessé à la jambe gauche d’un éclat de mitraille. Après plusieurs mois de convalescence, il rentre en France pour y être démobilisé en août 1812. Après trois années de service, Denecourt obtient un poste de lieutenant dans les douanes impériales et se voit muté en Rhénanie. La vie de gabelou sur les bords du Rhin lui déplait. Quelques mois après son arrivée, il est témoin du retour de Russie des rescapés du passage de la Bérézina, vaincus, brisés, gelés. Il décide de démissionner et rejoint son ancien régiment.

La retraite de Russie en 1811.

En décembre 1813, la bataille de France commence. Denecourt est blessé en essayant de repousser une avant-garde russe près de Verdun. Napoléon abdique le 12 avril, et c’est l’exil à l’île d’Elbe. Denecourt est démobilisé en juillet 1814, avec le grade de sergent. À bientôt 23 ans, il est désabusé et décu par son modeste avancement. Désœuvré, il prend le chemin de Paris, seul et démuni. Il trouve du travail dans un atelier de bijouterie fantaisie. Pour améliorer son éducation, il profite des leçons d’un instituteur qui enseigne le fils de son patron, en échange de leçon d’escrime. Durant cette période parisienne, il épouse Marguerite Delahaye, une modeste paysanne illettrée.

Adieux de Napoléon à la Garde impériale à Fontainebleau le 20 avril 1814, 
par Antoine-Alphonse Montfort. Musée national du Château de Versailles.

La fin de l’Empire.


Le 5 mars 1815, la nouvelle se répand dans Paris que Napoléon a débarqué dans le Golfe-Juan. La ferveur napoléonienne n’a pas disparu et les faubourgs s’agitent, Denecourt est enthousiasmé du retour de l’Empereur. Avec un groupe de camarades, il espère rejoindre Napoléon à Montereau, 80 kilomètres à pied d’une traite. En chemin, il doit renoncer, sa blessure récoltée à Verdun s’est rouverte. Ayant raté sa rencontre avec « son petit caporal », il retourne à Paris en empruntant le coche d’eau qui parcourt la Seine. À bord, il rencontre un capitaine de l’armée qui, prémonitoire, le persuade que le retour de Napoléon risque de mal se terminer. L’officier recommande à Denecourt de ne pas reprendre du service et il lui propose un poste de concierge à la caserne de Melun, Denecourt accepte.

Le retour de l'Empereur, 20 mars 1815, 
par François Joseph Heim, Musée Bonnat.

Sa nouvelle profession ne dure pas, la défaite de Waterloo sonne le glas de l’Empire, toutes les nominations signées sous les Cent-Jours sont annulées. Denecourt est destitué, car considéré comme bonapartiste par la police royaliste. Durant l’été 1815, la Terreur blanche s’abat sur les anciens soldats de Napoléon, Denecourt échappe à la répression, l’orage passé, sa situation s’améliore. En janvier 1818, il obtient le poste de concierge d’une importante caserne à Versailles. Avec sa femme, il s’installe dans la ville royale et se lance dans le commerce du vin.

La politique et ses désillusions.

Son séjour à Versailles, qui va durer près de quatorze ans, sera pour Denecourt un éveil aux idées politiques, il se découvre une sensibilité républicaine et décide de militer contre le régime de Louis XVIII. Il fait partie de ces anciens grognards, demi-soldes antimonarchistes qui grondent dans les casernes. À Paris, des soldats refusent de crier « Vive le Roi », le mécontentement dans l’armée va grandissant. Denecourt pousse à la révolte en distribuant des tracts séditieux. La mort de Louis XVIII et le couronnement de Charles X, en mai 1825, laissent les ultras-royalistes seuls aux pouvoirs. Denecourt participe à des réunions publiques qui appellent ouvertement à la chute du régime. La police s’inquiète de l’activité des républicains de Versailles, encore une fois, il passe à travers les mailles du filet répressif.

La Liberté guidant le peuple par Eugène Delacroix, 1830, Musée du Louvre.

27, 28, 29 juillet 1830, la révolution des Trois Glorieuses provoque la chute de Charles X. Denecourt adhère au nouveau régime de Louis-Philippe, surtout que le roi-citoyen rétablit le drapeau tricolore, cher au cœur des soldats de l’Empire. Mais l’idylle n’est que de courte durée et Denecourt bascule dans l’opposition dès 1831. Après Versailles, il est muté en janvier 1832, comme concierge au grand quartier de cavalerie de Fontainebleau, c’est une disgrâce. Trois mois plus tard il est radié de l’armée. Il s’engage alors encore plus activement dans le militantisme politique et voyage à travers la France pour porter le message républicain. Sur ces activités durant cette période, de 1832 à 1834, il reste très discret. Peut-être a-t-il rejoint la Société des Amis du Peuple, association républicaine clandestine. Le nouveau régime réagit avec fermeté face à la contestation qui monte, l’insurrection parisienne est matée dans le sang, la répression s’engage contre les républicains. À 48 ans, Denecourt décide d’abandonner l’engagement politique.

Le massacre des habitants d’une maison de la rue Transnonain, 
le 15 avril 1834, par Honoré Daumier.

Le retour à la Nature.

C’est une retraite paisible qui s’annonce pour Denecourt. Son commerce de vins et spiritueux, qu’il avait initié à Versailles, lui a permis d’accumuler un capital, il est devenu un modeste rentier. Malgré qu’il soit à l’abri du besoin, il ne supporte pas bien l’échec de son engagement républicain, il est profondément déçu, il rumine et déprime. Son ami, Aguste Luchet, dira de lui en parlant de cette période: « Épuisé, abattu, l’esprit amer, ne croyant plus à son temps, ni aux autres, ni à lui même, un triste chagrin s’empara de cet homme. Il était perdu, il serait mort dans sa maison sévère et glacée pour lui comme un tombeau : la forêt de Fontainebleau le sauva ».

Denecourt reporte tout son enthousiasme sur la forêt qui devient son salut. Il soigne ses désillusions en explorant dans tous les sens l’antique forêt de Bière. Il s’enfonce au plus profond de la forêt à la recherche de merveilles dissimulées. Il escalade les chaos de grès, taille dans les ronces et les fougères, cherche sans répit des jours durant, les plus vieux arbres, les bizarreries dù à l’érosion des roches, les grottes et les gorges, les ravins et les vallées, les belvédères et autres points de vue qui ouvrent la perspective sur un océan de verdure. Il s’invente des aventures dignes des explorations que l’on retrouvera plus tard dans les romans de Jules Verne.

Étude de rochers, Théodore Rousseau, 1829.
Musée des Beaux-Arts de Strasbourg.

Dans les descriptions qu’il rédige pour ses nombreux guides, la forêt est un Jardin d’Éden, son paradis à lui, il se nomme son Christophe Colomb. Denecourt se voit comme le géographe des beautés de la forêt, son Cicérone, son serviteur, enfin il déclare en être devenu l’amant : « Oui, j’aime tellement cette forêt, que s’il me fallait y renoncer et rompre avec ses milles beautés, je crois que je deviendrais fou. Cette enchanteresse est ma belle préférée, mon amante adorée ».

La forêt de Fontainebleau n’est pas encore à la mode. Seul le petit peuple de la forêt la connait intimement, ce sont les carriers, les gardes forestiers, les bûcherons, les bergers, les glaneuses et ramasseuses de bois mort, les braconniers, les chasseurs de vipères et quelques originaux un peu fous pour s’aventurer dans ses recoins les plus secrets. Parmi eux se trouve un petit groupe de peintres, qui est en train d’inventer à Barbizon, une nouvelle école du paysage. 

La forêt de Fontainebleau, Antoine-Félix Boisselier, 1825.
Musée d'Art et d'Archéologie de Senlis.

L’invention de la forêt.


Pendant cinq années, Denecourt explore la forêt et dresse des listes, des inventaires, des cartes comme ceux d’un pays imaginaire. Il se sent investi par une mission, porté par un projet. En juillet 1839, il publie son premier guide intitulé : « Guide du voyageur dans la forêt de Fontainebleau avec carte des sites les plus pittoresques ». Cinq promenades en calèche sont proposées au lecteur, le tracé des circuits est reporté sur une carte. Des arbres remarquables sont répertoriés et ils portent un nom, comme le Charlemagne, le Jupiter, le Pharamond, le Briarée, certains rochers sont aussi nommés. 

Carte des cinq promenades du premier guide Denecourt, 1839.

En 1847, il propose une nouvelle édition de son guide avec un sentier pédestre qu’il a lui-même inventé et tracé dans les Gorges de Franchard. C’est une grande nouveauté, car le visiteur est invité à descendre de sa voiture pour se rendre au plus près des curiosités naturelles en suivant le sentier. Après avoir inventé le chemin de randonnée, il invente, au sens littéral du mot, la forêt de Fontainebleau. Selon la loi civile, l’inventeur est celui qui trouve dans un lieu quelconque les trésors qui y sont cachés. Denecourt devient alors l’inventeur de la forêt en y mettant à jour toutes ces beautés. Pour guider les touristes sur ces chemins sinueux, Denecourt trace à la peinture bleue de grandes flèches sur les arbres et les rochers, ceci sans la moindre autorisation, en cachant son pinceau et son pot de peinture sous sa redingote. Pour lui, le bleu est la couleur des uniformes des héros de Valmy, soldats de la première République. Le bleu est en opposition au blanc royal, il est la couleur symbole des républicains. 


À droite, le guide Denecourt 1847 où apparait pour la première fois les sentiers de promenade à pied, balisés de bleu. À gauche, dédicace de Denecourt au conservateur de la forêt, 1846.

Le sentier se doit de suivre au plus près les merveilles de la forêt. Il sinue au milieu des grès, tourne et contourne, se déroule comme un serpent qui se mord la queue. Denecourt devient un véritable démiurge, il est comme possédé par la forêt qui semble lui parler : « Des chênes de sept à huit cents ans, qui avaient bravé mille tempêtes, paraissent s’incliner et me supplier de faire serpenter mon méandre sous leurs ombrages ; d’imposants rochers aussi vieux que le monde semblaient d’un air gracieux me réclamer une ou deux courbures »

Portrait de Claude-François Denecourt.
Lithographie par Hermann Raunheim, 1858.

Bientôt plus de dix sentiers sortent de son esprit créatif, représentant 150 kilomètres de chemins, agrémentés d’une foule de curiosités. Il se met à baptiser des centaines d’arbres et roches de grès, leur donnant toute sorte de noms, issus de la mythologie, mais principalement des artistes du passé et de son époque. Un étrange inventaire se dessine, gouffres, chaos, belvédères, gorges, oasis, ateliers, repaires, passages, vallées, manoirs, ateliers, retraites, chemins, chênes, charmes, hêtres, genévriers, tous trouvent un nom. La forêt se transforme en un véritable Panthéon végétal et minéral. Tous ces aménagements pourraient provoquer la colère de l’administration forestière, car Denecourt opère sans la moindre autorisation. La chance veut que l’inspecteur des eaux et forêt en poste, donne son accord tacite et entérine ces nouveaux sentiers. 

Denecourt dans la forêt, lithographie d'Henri Walter, 
publiée dans la 8e édition, 1853.

La reconnaissance.

La révolution de 1848 bouleverse Denecourt : « En voyant la monarchie s’écrouler et proclamer une République que je n’attendais pas de mon vivant, je ressentis une joie à devenir fou ». Il décide de revenir à la politique et se présente comme candidat républicain à l’assemblée constituante, mais il ne sera pas élu député. L’espoir en une république sociale s’écroule avec les journées de Juin. L’armée réprime durement les ouvriers insurgés, on dénombre plus de 5000 morts sur les pavés de Paris. Denecourt est profondément décu, d’autant que le président de la République, Louis-Napoléon Bonaparte, provoque un coup d’État le 2 décembre 1851. Un an plus tard, la République est remplacée par le Second Empire.

Louis-Napoléon Bonaparte dans les rues de Paris, la nuit du coup d’État.

Un autre événement a changé beaucoup de chose pour Claude-François Denecourt, la ligne de chemin de fer Paris Lyon Méditérannée, arrive à Fontainebleau-Avon en août 1849. Dorénavant, la forêt est à une heure et demie de Paris, contre sept par la malle-poste et jusqu’à dix heures par le coche d’eau qui remonte la Seine. Le train amène avec lui les premiers touristes d’un jour qui veulent visiter le château et la forêt. Ils inventent le pique-nique en emportant avec eux le fameux paté de campagne, pour un déjeuner sur l’herbe. Les journalistes de l’époque écrivent que Fontainebleau devient un faubourg de Paris. Le dimanche, la foule se presse à l’embarcadère du chemin de fer de la nouvelle gare de Lyon construite en 1855. Arrivée à Fontainebleau, les touristes se lancent à la découverte de la forêt, grâce aux sentiers inventés par Denecourt.

Départ à la gare de Lyon, vers 1860.

Grâce à ses indications, un public nombreux s’est familiarisé avec la forêt, qui, sans cela, n’y aurait jamais mis les pieds. Denecourt popularise la forêt, ses guides permettent une initiation au grand spectacle de la nature, qui, pour être apprécié, demande une éducation, comme les chefs-d’œuvre de l’art. C’est ce que refuse au peuple une élite intellectuelle qui veut se réserver la jouissance du beau et qui garde rancune à Denecourt comme des patriciens dépossédés.

Les touristes aux Gorges d'Apremont, Le Monde Illustrée, 1872.

En 1855, à l’initiative de Fernand Desnoyers, un jeune poète, est publié un livre en hommage à l’œuvre de Denecourt. C’est un livre chorale, un ouvrage collectif qui réunit la fine fleur des lettres française. Pour célébrer l’inventeur des sentiers de la forêt de Fontainebleau, les grands écrivains prennent la plume, tels Victor Hugo, Charles Baudelaire, George Sand, Alphonse de Lamartine, Alfred de Musset, Gérard de Nerval et bien d’autres encore. C’est la consécration pour Denecourt, qui trouve dans un des textes de ce livre, le surnom que la postérité lui donnera : le Sylvain de la forêt de Fontainebleau.

« Si vous interrogez les habitants de Fontainebleau, ils vous répondront que Denecourt est un bourgeois un peu singulier qui aime à se promener dans la forêt. Et, en effet, il n’a pas l’air d’être autre chose ; mais examinez-le de plus près, et vous verrez se dessiner sous la vulgaire face de l’homme la physionomie du dieu sylvestre : son patelot est couleur bois, son pantalon noisette ; ses mains, hâlées par l’air, font saillir des muscles semblables à des nervures de chêne ; ses cheveux mêlés ressemblent à des broussailles ; son teint a des nuances verdâtres, et ses joues sont veinées de fibrilles rouges comme les feuilles aux approches de l’automne ; ses pieds mordent le sol comme des racines, et il semble que ses doigts se divisent en branches ; son chapeau se découpe en couronne de feuillage, et le côté végétal apparaît bien vite à l’œil attentif ... Sylvain, le dieu Sylvain, que l’on croit mort depuis 2000 ans, existe, et nous l’avons retrouvé : il s’appelle Denecourt. » Théophile Gautier, Hommage à C.-F. Denecourt, 1855.

Portrait de Denecourt par Porgeron, vers 1864.

Le mercredi 24 mars 1875, à onze heures du soir, Claude-François Denecourt s’éteint à 87 ans dans sa maison de Fontainebleau. Il n’est plus, mais son nom lui survivra et planera longtemps sur sa chère forêt. Il en a fait une œuvre de création, digne d’admiration, propice à l’extase et au bonheur. C’est un inventeur, un découvreur, un artiste d’un nouveau genre, un précurseur, qui a ouvert en solitaire, une voie où se pressent maintenant les foules. De nos jours, tout cela semble naturel, et la vision romantique de la forêt quelque peu vieillotte et surannée, l’histoire du Sylvain de la forêt de Fontainebleau est bien oubliée. Mais c’est le génie de cet homme qui nous a donné à voir toutes ces merveilles qui font aujourd’hui le bonheur de millions de visiteurs.

En juillet 1934, le comité des Amis de la Forêt de Fontainebleau, s'est rendu devant 
la tombe de Denecourt pour y déposer une gerbe. Photo de Georges Esparcieux.

Lors de nos promenades, nous pourrons l’imaginer voir apparaître au détour d’un sentier, un vieux monsieur de petite taille, avec un grand chapeau, une barbe blanche et une canne de houx à la main, marchant rêveur dans les profondeurs de la forêt. Alors, nous aurons une pensée pour Denecourt, le vieux Sylvain, l’amant de la forêt de Fontainebleau.

La tombe de Claude-François Denecourt au cimetière de Fontainebleau.
Le médaillon en bronze est l’œuvre d'Adam-Salomon.

La rue Denecourt, en centre ville de Fontainebleau, fut baptisée ainsi en 1882.
L'ancienne place Denecourt porte aujourd'hui le nom de Napoléon Bonaparte.

Pour ceux qui voudrait mieux connaître la vie de Claude-François Denecourt, je recommande vivement le passionnant ouvrage de Jean-Claude Polton, publié aux Éditions des Sentiers bleus en 2011. Pour commander cet excellent livre, adressez-vous à : editions.sentiers.bleus@gmail.com



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