La femme à l'ombrelle.

Le lundi 13 mai 1867, le cocher Auguste Noël découvrit au lieu-dit la Fosse-à-Rateau, un cadavre de femme étendue à même le sol. Elle portait une belle robe de dentelle à crinoline rouge, une ombrelle cachant son visage. La victime fut identifiée comme Sidonie Mertens, âgée de 31 ans, originaire de Boulogne-sur-Mer. Quelques jours plus tôt, la malheureuse s’était rendue à Fontainebleau en compagnie d’une amie, Mathilde Frigard. Les deux amies descendirent à l’hôtel de France et d’Angleterre et louèrent une voiture avec cocher pour une longue promenade en forêt. Elles déjeunèrent au restaurant de Franchard et congédièrent le cocher pour rentrer à pied à leur hôtel. Le cocher les vit partir ensemble en riant, un peu grises du vin bu au restaurant. 


Mathilde Frigard rentra seule à l’hôtel, affirmant plus tard avoir perdu son amie en forêt. Elle fit ses bagages et reprit le train pour Paris. Quelques jours plus tard, les policiers découvrirent à son domicile le contenu du sac de son amie Sidonie Mertens. Arrêtée, elle fut inculpée pour meurtre par le tribunal de Melun. Son avocat fut le célèbre Charles Lachaud surnommé le « technicien du sanglot », car pour émouvoir les jurés, il se mettait souvent à pleurer ! 

 « Le défenseur » l'avocat Lachaud par Honoré Daumier.

L’affaire dite de la « femme Frigard » devint très médiatique, lors de l'ouverture du procès, on pouvait lire dans la presse locale : « La foule était très-grande au palais de justice. L'accusée a excité, un grand mouvement de curiosité. Son œil est expressif ; elle est entrée sans témoigner le moindre trouble, et a jeté les yeux sur le plan de la forêt de Fontainebleau, que tenait son défenseur. L'accusée a écouté la lecture de l'acte d'accusation en baissant la tête et en rougissant. Sa mise est fort simple : gantelet en soie noire, chapeau orné de lierre. La femme Frigard répond d'une voix douce et nie toutes les charges. »

Maria Casarès dans le rôle de Mathilde Frigard

Mathilde Frigard, ancienne commerçante âgée de 37 ans, avait laissé à Caen mari et enfants pour tenter fortune à Paris. On retrouva des armes à son domicile et un bijoutier témoigna qu'elle lui avait vendu une broche. Ce bijou appartenait à la victime dont le compte bancaire avait été vidé récemment à l’aide d’une fausse procuration. Le procureur décrivit la « femme Frigard » comme monstrueuse, un peu sorcière, au caractère masculin, viril. Elle se disait magnétiseuse, chercheuse de trésors, mais c’était surtout une grande affabulatrice. Condamnée aux travaux forcés à perpétuité, elle confessa son crime quelque mois plus tard, avouant avoir empoisonné sa jeune amie avec de l'acide prussique, ancienne dénomination du cyanure d'hydrogène. Mathilde Frigard fut emprisonnée à Melun puis à la prison pour femme de Clermont dans l'Oise où elle a peut-être croisé, lors des promenades dans la cour, la révolutionnaire Louise Michel, qui séjourna dans cette prison entre 1883 et 1884.


Un bloc de grès fut placé là où le corps de Sidonie Mertens fut retrouvé, gravé d’une croix et de la date du crime, 8 mai 1867. Le lieu devint une attraction où les touristes se pressaient pour frémir à l’évocation du drame. Très réactif, Denecourt proposa un supplément de 15 pages à son guide de 1867, intitulé : « Excursion à la fosse à Râteau, où, fut assassinée Marguerite-Sidonie Mertens par la femme Frigard, le 8 mai 1867 ». Un téléfilm sur cette affaire fut réalisé en 1966, intitulé « La mort de Sidone Mertens » avec dans le rôle de la femme Frigard, Maria Casarès et dans le rôle du juge président du tribunal, Claude Pieplu, voir ce films sur le site de l'INA, ici.


Le magistrat et écrivain Pierre Bouchardon (1870-1950) publia en 1930 un livre sur l'affaire de la femme Frigard, intitulé « La femme à l'ombrelle » d'où le titre de cet article. Lors de la Première Guerre mondiale, le magistrat Bouchardon instruisit de nombreux procès d'espionnage en tant que capitaine-rapporteur au conseil de guerre. La plus célèbre des affaires qu'il eut à instruire fut celle de Mata-Hari. Clémenceau, qui appréciait son travail, le surnomma « Le Grand Inquisiteur ». À la retraite après la victoire de 1945, Bouchardon, n’ayant pas prêté serment à Pétain, est rappelé par le général De Gaulle pour les grands procès politiques à venir dont ceux de Pétain, Laval, Brasillach… Pierre Bouchardon écrivit une trentaine de livres sur les plus grandes affaires criminelles des XIXe et XXe siècles, on disait de lui « C’est Balzac assassin ! ».