15 avr. 2015

Théodore Rousseau, le peintre qui parlait aux arbres.

Rousseau vient au monde le 15 avril 1812. Fils unique, ses parents originaires du Jura tiennent une modeste boutique de tailleur rue Neuve Saint-Eustache à Paris. Pensionnaire d’une école à Auteuil, le jeune Rousseau crayonne des arbres dans les marges de ses cahiers, ceux du bois de Boulogne. Vers l’âge de douze ans, ses parents l’envoient en Franche-Comté, chez un ami qui possède une scierie. Rousseau l’accompagne dans les forêts jurassiennes afin de choisir les arbres qui seront coupés, le jeune garçon dessine encore des arbres. De retour à Paris, il peint son premier tableau, un paysage de la butte Montmartre, il a quatorze ans. Voulant devenir peintre, ses parents le placent à l’atelier du paysagiste Rémond. Là, il apprend la peinture de paysage classique, où la nature n’est qu’un décor pour des scènes tirées de l’histoire et de la mythologie. Pour échapper à l’atelier de son maître, Rousseau profite de son temps libre pour partir dessiner et peindre en dehors de Paris, jusqu’à Fontainebleau et Moret-sur-Loing. L’hiver, il arpente le Louvre et copie des toiles du Lorrain. En juin 1830, il part pour l’Auvergne, ce voyage est une révélation. Il décide de rompre avec l’académisme et il se met à peindre des paysages romantiques où la nature est représentée sans artifice, dans toute sa force, sa puissance, sa complexité.

Théodore Rousseau, portrait par Nadar.

Revenu de ce voyage initiatique, Rousseau installe son atelier dans une modeste mansarde parisienne et quitte l’atelier de son professeur, plus tard il écrira : « j’ai été plusieurs années à me débarrasser des spectres de Rémond. » Ces spectres ce sont ceux d’une peinture classique qu’il juge trop rigide, éloignée de la réalité. Il aspire à devenir un portraitiste de la vérité du paysage, peignant uniquement « des arbres qui ne sont pas la gaine d'une hamadryade, mais bien de naïfs chênes de Fontainebleau, d'honnêtes ormes de grande route, de simples bouleaux de Ville-d'Avray, et tout cela sans le moindre temple grec, sans Ulysse, sans la plus petite Nausicaa ». À dix-neuf ans, il expose pour la première fois au Salon de 1831, son tableau, assez classique, est intitulé La montagne du Falgoux. En 1833, il est de nouveau admis avec deux toiles. À Paris, il fréquente d’autres artistes avec qui il mène la révolte du romantisme, il côtoit les peintres Alexandre-Gabriel Decamps, Ary Sheffer et le poète Gérard de Nerval.

 Étude de rochers, vers 1829, Strasbourg, musée des Beaux-Arts.

Étude de troncs d'arbres, vers 1833, Strasbourg, musée des Beaux-Arts.

En novembre 1833, il s’installe pour plusieurs mois à Chailly-en-Bière, dans l’auberge de la mère Lemoine. Il voyage ensuite en Normandie, à Rouen, au Mont-Saint-Michel, à Granville puis dans le Jura et les Alpes. Après ces voyages, son style a changé, il s’exprime dorénavant d’une manière plus novatrice. Ce qui n’est pas du goût du jury du Salon de 1836 qui refuse son tableau intitulé Descente des vaches dans le Jura. Pour Rousseau, ce refus marque le début d'un ostracisme prolongé, d’une longue traversée du désert. Son œuvre est appréciée des critiques, mais constamment refusée par l’officiel Salon, on le surnomme « le grand refusé ». L’écrivain Théophile Gautier évoquera cette période dans un article : « Thédore Rousseau, le bafoué, le proscrit, l’excommunié, le paria du jury, celui que, pendant quinze ans, des haines systématiques ont tenu éloigné du public et muré en quelque sorte dans son talent comme dans une tour ». En 1834, il rencontre Théophile Thoré qui devient son ami. Thoré est surveillé par la police de la Monarchie de Juillet, car fiché comme un journaliste aux idées républicaines et socialistes. Thorée présente à Rousseau l’écrivain George Sand, le conspirateur Armand Barbès, le jeune peintre romantique Eugène Delacroix. Toutes ces fréquentations font de Rousseau un pestiféré pour le jury du Salon alors que le peintre ne se s’intéresse que très peu à la politique.

Rousseau jeune, dessin d'Honoré Daumier.
Descente des vaches dans le Jura, 1836, musée de Picardie, Amiens.

À partir de 1836, la situation matérielle de Rousseau devient très précaire. Il fuit Paris et trouve refuge à Barbizon, à l’auberge du père Ganne qui accueille les peintres sans le sou. Il se plonge dans le travail, partant dès l’aube pour disparaître dans les profondeurs de la forêt à la recherche d’un coin digne d’étude pour « piger le motif » comme on disait alors. Grâce au peintre Narcisse Virgilio Díaz, qui lui présente un riche amateur d’art qui devient son mécène, la situation de Rousseau s’améliore. En 1840, il part avec son ami le peintre Jules Dupré pour un long voyage dans les Landes, aux Pays basques et les Pyrénées. Ensemble, ils partagent un logement avec deux ateliers rue Pigalle à Paris, sans pour autant abandonner Barbizon où Rousseau fait de longs séjours, surtout en hiver. L’amitié entre les deux peintres se double d’une influence artistique réciproque. Rousseau reconnaît devoir beaucoup à Dupré « il m’a fait entrevoir des choses que je ne soupçonnais pas, il m’a appris à peindre la synthèse, l’art de machiner le tableau, d’en condenser les forces. » Dupré comme Thoré essaye d’apprendre à Rousseau à terminer une toile, car le drame du peintre est de s’épuiser dans une recherche sans fin. Il retouche, gratte, surcharge, enlève et recommence avec acharnement, des nuits durants au point de détruire complètement le tableau. C’est Dupré qui passe pour être celui qui incite Rousseau à l’utilisation d’huiles grasses comme le bitume, ce qui a pour effet de donner des noirs profonds, mais qui, les années passant, assombrissent irrémédiablement le tableau jusqu’à le rendre méconnaissable.

Intérieur de forêt entre 1836 et 1837, musée d'Orsay.

Après une déception amoureuse avec Augustine, une nièce de George Sand, Rousseau quitte l’auberge du père Ganne pour s’installer dans une modeste ferme dont il transforme la grange en atelier. Le peintre s’isole tel un ermite et commence une véritable histoire d’amour avec la forêt, il parle aux arbres qui lui répondent : « J’entendais les voix des arbres ; les surprises de leurs mouvements, leurs variétés de formes et jusqu’à leurs singularités d’attraction vers la lumière m’avaient tout à coup révélé le langage des forêts. » Grâce à la révolution de février 1848, qui voit la résurrection de la République, Rousseau est nommé membre du jury du Salon par le gouvernement provisoire. Le nouveau pouvoir est soucieux de réparer l’injustice dont il a été la victime pendant des années. Le ministre de l’Intérieur Ledru Rollin l’honore d’une visite à son atelier et lui commande un tableau pour l’État, c’est la Sortie de la forêt de Fontainebleau au soleil couchant, payé 4000 francs, somme considérable, la toile est livrée par le peintre pour le Salon de 1849.

Chaumière à Barbizon, aquarelle vers 1845, collection privée.

Sortie de la forêt de Fontainebleau au soleil couchant, 1848, musée d'Orsay..

Malgré ce retour en grâce, Rousseau est déçu de ne pas recevoir la Légion d’honneur, mais après la répression sanglante de juin 1848, ses amis républicains sont en fuite. C’est le gouvernement du Second Empire qui lui accorde la récompense qu’il attendait, il est nommé chevalier de la Légion d’honneur le 12 juillet 1852. C’est maintenant un peintre célèbre, il participe à l’Exposition universelle de 1855 avec treize tableaux. Rousseau partage son temps entre son atelier à Paris et sa ferme de Barbizon qu’il entretient soigneusement. Il collectionne des gravures de Rembrandt, de Dürer, de Claude Lorrain et des estampes japonaises. Le peintre partage sa vie avec Élisa Gros, originaire de Besançon. Cette union, qu’il ne régularisera jamais, reste assombrie par la folie d’Élisa qui fera de la vie domestique de Rousseau un véritable enfer.

La maison de Rousseau est à gauche sur cette carte postale.
La chapelle fut érigée en 1903, lorsque Barbizon devient une commune.

 La maison de Rousseau de nos jours.

À Barbizon, Rousseau fréquente le peintre Diaz, le caricaturiste Honoré Daumier, le peintre et sculpteur Antoine-Louis Bary, et un nouveau venu, Jean-François Millet, installé dans le village depuis juin 1849. Millet est venu avec un autre peintre, Charles Jacque, les deux hommes et leurs familles fuyant l’épidémie de choléra qui sévit à Paris. Très pauvre, Millet s’installe avec sa femme et ses trois enfants dans une modeste ferme. L’amitié entre les deux hommes va grandissant lorsqu’ils s’entraident mutuellement. Pour Rousseau, quand les crises de folie de sa femme l’accablent, Millet lui apporte un soutien moral sans faille. Pour Millet quand le nombre de ses enfants passe de trois à neuf et que sa pauvreté se transforme en misère, Rousseau lui vient en aide financièrement. Les deux peintres vont devenir le symbole de l’École de Barbizon.

Monument Millet-Rousseau au Gorges d'Apremont. 
Sculpté par Henri Chapu et inauguré le 11 avril 1884.

Rousseau et Millet n’abordent pas les mêmes sujets même si ils peignent une forme de lutte, celle de la vie contre les éléments. Pour Rousseau, c’est la lutte de l’arbre pour la lumière, sa résistance face aux intempéries, sa rugosité face aux années. Pour Millet, c’est la lutte de l’homme dans les champs, la condition sociale du paysan, accablé par la misère comme le peintre lui-même. Rousseau se définit comme un « homme de la forêt », les arbres ont pour lui une âme, au point de considérer les dessins qu'il fait d'eux comme des portraits. Millet écrit à son sujet : « La forêt, le silence, la solitude, Rousseau les aiment encore mieux que moi. Il y est comme le marin sur la mer. Au plateau de Belle-Croix, pendant des heures, immobile sur un rocher comme un capitaine sur sa dunette, il a l’air de faire son quart. Il ne peint pas, il contemple, il laisse ses chers arbres lui entrer lentement et profondément dans l’âme ».

Plateau de Belle Croix, 1849, aquarelle sur trait gravé à l'eau-forte.

Rousseau va rester un temps au faîte de sa gloire, mais à partir de 1859, ses admirateurs commencent à se lasser et trouvent que son style change, il est moins audacieux, Théophile Gautier trouve que  « les grandes fougues, les bravades du début se sont apaisées ». La peinture de Rousseau s’éloigne du romantisme de sa jeunesse et tend vers le réalisme. Pour la critique, c’est l’incompréhension, les acheteurs se détournent. On trouve son travail « monotone, coquet, précieux », on juge que le peintre vit sur une réputation qu’il a du mal à soutenir. Le moral de Rousseau s’en ressent, d’autant plus que les crises de démence de sa compagne s’aggravent. Pour couronner le tout, il voit sa chère forêt saccagée par de grandes coupes, ses plus beaux arbres tombent sous la hache du bûcheron.

Portrait frontispice du livre d'Alfred Sensier : Souvenirs sur Th. Rousseau, 1872.

Rousseau est un des premiers artistes à batailler pour la défense des arbres et leur protection, il s’insurge face aux coupes de l’administration forestière. Dans une lettre ouverte à Napoléon III,  il proteste contre l'exploitation commerciale des arbres et des rochers de la forêt de Fontainebleau, qualifiant de carnage et de condamnation à mort les abattages et réclamant la protection du site. Comptant parmi ses clients le puissant duc de Morny, demi-frère de l’Empereur, Rousseau décide d’écrire une supplique au monarque dans l’espoir de sauver de l’abattage les vieux chênes du Bas Bréau : « Si on reconnaît que les monuments des hommes, que les vieilles églises, les vieux palais doivent être conservés avec respect, ne serait-il pas aussi raisonnable d’ordonner que les plus sublimes monuments de la nature aient comme eux une tranquille fin ? » Rousseau n’apprécie pas du tout les aménagements réalisés par Claude-François Denecourt. Grotte, belvédères, fontaines, sentiers aux marques bleus sont pour lui des « travaux ridicules ». Enfin, le Barbizon de ses débuts a bien changé, les peintres se font rares, laissant la place aux touristes, « le bourgeois, le demi-homme du monde, les affamés de villégiature à bon marché, les curieux désireux d’approcher cette bête curieuse : l’artiste » comme l’écrivent les frères Goncourt dans leur roman Manette Salomon.

Les touristes aux Gorges d'Apremont.
Illustration publiée dans Le Monde Illustrée, 1872.

Napoléon III tient à satisfaire les artistes qui voient dans la forêt de Fontainebleau, le premier « musée dédié à la nature. » Surtout, il veut plaire à ces intellectuels qui ne l’aiment guère et il leur donne satisfaction en ratifiant le décret impérial du 13 avril 1861 entérinant le nouveau plan d’aménagement de la forêt. Ce plan divise la forêt en trois parties, la dernière est laissée en dehors de tout aménagement et comprend 1097 hectares, c’est la fameuse série artistique. Le décret de 1861 constitue la première mesure de protection de la nature au monde, quelques années avant la prise de semblables dispositions aux États-Unis pour préserver les paysages de Yosemite en 1864 et la création du parc national de Yellowstone en 1872.

Le chemin du Jean- de-Paris, aquarelle, vers 1856.

En 1866, Rousseau est nommé membre du jury au Salon. Émile Zola admire le peintre qui a ouvert la voie aux paysagistes modernes, mais il est sans complaisance pour celui qui renie ses amours de jeunesse et refuse l’entrée au Salon des réalistes, il écrit : « M. Théodore Rousseau, un romantique endurci, il a été refusé pendant dix ans, il rend dureté pour dureté. On me l'a représenté comme un des plus acharnés contre les réalistes, dont il est pourtant le petit cousin. » En novembre 1866, Rousseau est invité à passer une semaine au château de Compiègne, où l’empereur aime à recevoir les artistes. Le peintre en profite pour plaider à nouveau la cause des arbres de la forêt. En août 1867, il est atteint d’une hémorragie cérébrale qui provoque une hémiplégie. Il n’arrive plus à marcher, Millet le veille longuement et prend soin de sa compagne dont les crises d’hystérie s’aggravent. Le peintre ne sort presque plus, à part quelques promenades en voiture dans la forêt. Il meurt le matin du 22 décembre 1867, à cinquante-cinq ans. On l’enterre au cimetière de Chailly, il aurait sans doute préféré être enterré au pied d’un grand chêne, dans un recoin isolé d’un vallon sauvage, au fond de cette forêt qu’il aimait tant.

La tombe de Théodore Rousseau au cimetière de Chailly.

Rousseau voyait son art comme une recherche, d’où les nombreux changements dans sa manière de peindre. Il cherchait un chemin avec patience et obstination, en 1846 il écrivait à son ami Dupré : « Avec notre malheureuse passion de l’art, nous sommes voués à un tourment perpétuel ; sans cesse nous croyons toucher à une vérité qui nous échappe. » Rousseau était mû par une insatisfaction constante, il cherchait une vérité, de tout son être, de tout son art. Porté par une intuition, il plongea dans les profondeurs de la forêt et s’éloigna du monde des hommes. Dans l’isolement et le silence, il chercha à s’approcher de cette âme de la nature en laquelle il croyait. Rousseau avait une vision panthéiste du monde, « il faut que l’âme de l’artiste ait pris sa plénitude dans l’infini de la Nature. » Il vivait une communion mystique avec la forêt : « J’entendais aussi la voix des arbres ; les surprises de leurs mouvements, leurs variétés de forme et jusqu’à leur singularité d’attraction vers la lumière m’avaient tout un coup révélé le langage des forêts. Tout ce monde de flore vivait en muets dont je devinais les signes, dont je découvrais les passions ; je voulais converser avec eux et pouvoir me dire, par cet autre langage de la peinture, que j’avais mis le doigt sur le secret de leur grandeur. »

Chêne remarquable « le Rousseau », Gros Fouteau, forêt de Fontainebleau.

Œuvres de Thédore Rousseau.

Route montante des Longues Vallées, aquarelle et crayon, vers 1848. 

La chaussée du Roi, fusain avec rehauts d'aquarelle, 
vers 1850, Musée du Louvre.

La lande aux genêts, dessin au crayon noir réhaussé de pastel, 
vers 1860, Musée Fabre, Montpellier.

Chêne au Bas-Bréau, vers 1864, Boston Museum of Fine Arts.

Les Chênes d'Apremont, vers 1850, Musée du Louvre.

Le grand chêne, vers 1840, Victoria and Albert Museum.

Les Monts-Girards, vers 1852, Metropolitan Museum of Art.

La cabane du charbonnier en forêt, vers 1855, Musée Thyssen-Bornemisza.

La Mare du Dormoir, vers 1850, Collection privée.

Une clairière en forêt, vers 1860, Chrysler Museum of Art.

Un chemin dans les rochers, vers 1861, The Metropolitan Museum of Art.

Gorges d'Apremont, vers 1852, collection privée.

Coucher de soleil près d'Arbonne, vers 1846.
The Metropolitan Museum of Art.

Mare au crépuscule, vers 1850, collection privée.

Le plateau de Belle-Croix, collection privée.

La forêt l'hiver, peint de 1846 à 1867, The Metropolitan Museum of Art.


24 févr. 2015

Les noms des routes de la forêt.

La forêt comporte de très nombreux chemins, appelés routes, on en compte plusieurs centaines. Tous portent un nom qui est inscrit sur une plaque en zinc, la plupart du temps clouée à un arbre, ces noms ont été attribués au cours des siècles. Au moyen-âge, il n’existait que peu de routes qui traversaient la forêt. La principale était la route de Bourgogne, ancienne voie romaine qui longe la Seine. Cette route fut emprunté en 52 av. J.-C. par un général de César, Titus Labienus et ses 4 légions, (plus de 20 000 hommes), pour marcher contre les Parisii en révolte et mettre le siège à Lutèce. La bataille fut gagné par les romains, le chef gaulois Camulogène périt les armes à la main face à la septième légion.

Le chemin vers Bourron et son château, dessin d'Antoine-Louis Goblain.

Outre l’ancienne voie romaine, une autres voie de communication importante traversait la forêt, la route de Melun à Orléans. Sur le trajet de celle-ci, vers les Monts Saint-Pères, on retrouva en 1823 divers pièces de monnaies romaines dont une de Trajan, ainsi que des fragments d’amphores, des débris de tuiles et de briques, restes d’une construction gallo-romaine. La présence de cet établissement démontre l’ancienneté de cette route qui constituait au moyen-âge une artère importante de la forêt. C’est sur son parcours que fut élevée en 1300 la Croix Tapereau, la plus ancienne de la forêt, qui porte aujourd'hui le nom de Belle Croix.

La reine Marie-Thérèse d'Autriche se rendant au château de Fontainebleau.
Gravure d'après un dessin d'Adam François van der Meulen.

De nombreux chemins reliaient entre eux les villages limitrophes de la forêt. Dès 1169, il est fait mention d’un chemin de Grès à Samois, puis en 1302 d’un chemin de Melun à Reclose. Bourron était relié à Thomery, Villiers-sous-Grès à Avon, etc. Henri IV fit ouvrir la route Ronde, elle permettait aux lourdes calèches de suivre la chasse du roi. Louis XIV poursuivit les travaux de son grand-père et fit tracer de nombreuses routes de chasse sur environ 600 km. Il entreprit aussi d’élargir et faire pavé l’ancien chemin de Chailly à Fontainebleau qui deviendra, bien plus tard, la route Nationale 7. Au tout début du règne de Louis XV, durant la régence, Monsieur de La Faluère, grand maître des Eaux et forêts de l’Île-de-France, procéda à la première délimitation précise des cantons de la forêt. À cette occasion, il leur attribua des noms qui étaient souvent les noms anciens, ainsi officialisés. Au milieu du XVIIe siècle, le grand maître des Eaux et forêts Duvaucel fit ouvrir d’autres routes cynégétiques. Il dépensa d’importantes sommes en rachat d’enclaves, en travaux de pavage et d’embellissements de ces nouveaux chemins. Ces routes sont restées longtemps sans dénomination, l'usage en était interdit en dehors du temps de la chasse, elles étaient coupées par des barrières fermées à clef.

Une route en forêt de Fontainebleau, 1764. Gravure de Jean Jacques de Boissieu.

Au début de la monarchie de Juillet, vers 1835, l’administration des Eaux et forêts décida de donner un nom à toutes les routes qui n’en portaient pas encore et plus de 800 nouveaux noms furent ainsi attribués. Le promeneur de la forêt de Fontainebleau découvre un étrange inventaire qui semble bien mystérieux. Un recueil de noms propres, de noms d’animaux, de termes liés à la chasse, au travail de forestier, de noms qui rappellent un fait divers ou un épisode historique. Certains noms gardent une origine inconnue, on ignore par exemple qui pouvait être Amédé, dont la route traverse les Gorges de Franchard. Ces centaines de noms sont comme une étrange anthologie, un florilège de dénominations dont l’amateur d’histoire pourra découvrir l’explication dans l’excellent ouvrage d’Alain Monnier, publié en 2010 et intitulé « Guide des noms de la forêt de Fontainebleau » aux Éditions de la Route Ronde, disponible ici. 

Environ trois cents noms désignent des personnes, de l’Abbé Guenée jusqu’à Zamet, en suivant un ordre alphabétique. Cela représente une grande galerie de personnage divers. Pour commencer cette évocation, voici la famille des Orléans, qui régna de 1830 à 1848.


Dernier roi ayant régné en France avec le titre de Roi des Français, Louis-Philippe d’Orléans est né en 1773 à Paris, au Palais Royal, la demeure familiale. Il est le fils de Louis Philippe Joseph d'Orléans (1747-1793), connu sous le nom de Philippe Égalité et de Louise Marie Adélaïde de Bourbon (1753-1821). Comme son père, il est un partisan de la Révolution française. En 1791, il prend le commandement d'un régiment avec le grade de Colonel et participe aux batailles de Valmy et de Jemappes. Il tente de persuader son père de ne pas participer au procès de Louis XVI. Philippe Égalité vote cependant la mort du roi avant d’être lui-même exécuté le 6 novembre 1793. Durant la Terreur, il rejoint la Belgique et commence une errance à travers l'Europe qui le mènera jusqu'en Laponie.


En 1796, Louis-Philippe voyage dans la jeune république américaine et s'installe à Cuba. Il retourne en Angleterre, avec ses deux frères, au début de 1800. C'est lors d'un voyage en Sicile, en 1809, qu'il épouse Amélie de Bourbon, le couple s'installe à Palerme. Ce n'est qu'après la chute de Napoléon qu'il rentre en France. Sous la Restauration et les règnes de Louis XVIII et de Charles X, la popularité de Louis-Philippe grandit. Il incarne une opposition mesurée à la politique des ultras du royalisme et ne rejette pas l'intégralité de la Révolution française. Louis-Philippe prend garde à se conduire modestement et bourgeoisement. Grâce à Charles X, il est le plus grand des indemnisés de la loi dite du milliard aux émigrés de 1825.

Louis-Philippe, roi des Français, prêtant serment de maintenir la Charte de 1830. 
Attribué à François Gérard, 1831, musée Louis-Philippe, Eu.

En 1830, la révolution des Trois Glorieuses le porte sur le trône de France au grand dam des républicains. Louis-Philippe se fait proclamer roi des Français (et non roi de France qui l'aurait fait Philippe VII) par la Chambre des députés, par la grâce d'une charte valant constitution. Ce nouveau titre, déjà porté par Louis XVI de 1789 à 1792, est une innovation constitutionnelle liant la nouvelle monarchie populaire au peuple. Cette arrivée au pouvoir à la faveur d’un soulèvement populaire vaut à Louis-Philippe l’hostilité des cours européennes et le surnom de roi des barricades ou encore roi bourgeois. Le début de son règne est marqué par une violente répression contre les républicains, ce qui vaudra à Claude-François Denecourt sa mutation à Fontainebleau, en janvier 1832 et son renvoi du poste de concierge du grand quartier de cavalerie trois mois après sa prise de fonction. Quelques années plus tard, le 30 mai 1837, le roi marie son fils, le dauphin Ferdinand-Philippe, avec Hélène de Mecklembourg-Schwerin. La cérémonie a lieu au château de Fontainebleau.

L’accueil de la princesse par le roi au haut de l’escalier en fer à cheval.
Peinture de Jean-Charles Develly sur le meuble commémoratif du mariage du duc d'Orléans. 
Galerie des Assiettes, château de Fontainebleau.

Dix-huit ans après son accession au trône, Louis-Philippe abdique le 24 février 1848, suite à la campagne des Banquets, qui amène le peuple à une nouvelle révolution. Craignant de subir le même sort que Louis XVI, il se déguise et quitte Paris. Voyageant dans une voiture banale sous le nom de Mr. Smith, le roi déchu embarque au Havre en direction de l'Angleterre où il s'installe avec sa famille au château de Claremont. Louis-Philippe meurt le 26 août 1850, dans son lieu d'exil.

Louis-Philippe en 1842, daguerréotype de Jean Claudet et Noël Lerebours.

Carrefour et Route d'Amélie.



Louise-Marie-Amélie de Bourbon-Siciles, princesse des Deux-Siciles (1782-1866). Marie-Amélie est la sixième fille du roi Ferdinand Ier des Deux-Siciles et de la reine Marie-Caroline, la sœur ainée de Marie-Antoinette. Le 25 novembre 1809, à Palerme, elle épouse Louis Philippe d'Orléans. Le couple aura dix enfants dont deux mourront avant l'âge de dix ans. Lorsque Louis Philippe devient roi, on raconte qu’à l’annonce de cet évenement, Marie-Amélie aurait dit en larmes : « Quelle catastrophe ! ». Après la révolution de 1848, elle s'exile avec son mari en Angleterre. Elle survit seize ans à Louis-Philippe et s’éteint à l’âge de 83 ans. Un chêne porte son nom sur le sentier Denecourt n°2, voir ici.

La Reine Marie-Amélie par Louis Hersent, Chantilly, musée Condé.


Henri d'Orléans, duc d'Aumale (1822-1897), cinquième et avant-dernier fils de Louis-Philippe. A huit ans, il hérite de la très grande fortune de son parrain, le dernier prince de Condé. Militaire, il participe à la colonisation de l’Algérie et se bat sur le front de plusieurs batailles, avec Mac Mahon, de 1837 à 1847. La prise de la smala d'Abd El Kader par le duc d'Aumale le 16 mai 1843 est un épisode important de la conquête. La Révolution de 1848 renverse son père et le forçe à l’exil, il sera réintégré dans l’armée en 1872 avec le grade de général. En 1873 il préside le conseil de guerre qui juge le maréchal Bazaine qui avait capitulé face à l’armée allemande pendant la guerre de 1870. Bazaine déclarera pous sa défense : « Je n'avais plus de gouvernement, je n'étais dirigé par personne, je n'étais plus dirigé que par ma conscience... », alors le Henri de lui répondre : « La France existait toujours. »

 Henri d'Orléans, Duc D’Aumale, 1843. 
Atelier de Franz Xaver Winterhalter.

« Le duc d'Aumale, il n'y a qu'un mot pour le décrire : c'est le type du vieux colonel de cavalerie légère. Il en a l'élégance svelte, l'apparence ravagée, la barbiche grisâtre, la calvitie, la voix brisée par le commandement » Edmond et Jules de Goncourt, Journal, 1874.



Adélaïde d'Orléans (1777-1847) est une des sœurs de Louis-Philippe. En décembre 1792, à 14 ans, elle fuit la France pour se réfugier en Belgique. C'est le début d'un long exil. En 1808, elle retrouve son frêre Louis-Philippe en Angleterre, ils seront désormais inséparables. Elle rentrera en France en 1815 après la chute de Napoléon. Elle joue un rôle important durant le règne de son frêre qui l'écoute et suit ses conseils. Victor Hugo dira à son sujet « C’était une femme intelligente et de bon conseils, qui abondait dans le sens du roi sans jamais verser. Madame Adélaïde avait quelque chose de viril et de cordial, avec beaucoup de finesse… Elle avait partagé l'exil du roi, elle partageait un peu son trône. Elle vivait dévoué à son frère, absorbé en lui, ayant pour égoïsme le moi de Louis-Philippe ». Elle meurt le 31 décembre 1847, à l'âge de 77 ans. Elle ne se mariera jamais et n'eu pas d'enfant. Louis Philippe, qui accompagne le cercueil de sa sœur, en ce début du mois de janvier 1848, ne se doute pas que c'est la dernière année de son règne. Adélaïde ne verra pas la chute de son frêre, grâce à la révolution du 24 février 1848, qui mit fin à la royauté en France.

Adélaïde d'Orléans, vers 1820, copie partielle d'un tableau de François Gérard.
L'original situé aux Tuileries, fut détruit en 1848, à la chute de la monarchie de Juillet.


Le 14 mai 1847, Claude-François Denecourt conduit à Franchard la duchesse Hélène d’Orléans, avec ses deux fils, Philippe et Robert agés de 9 et 7 ans. Hélène est veuve depuis cinq ans, elle était l'épouse de Ferdinand-Philippe d'Orléans, le fils aîné de Louis-Philippe Ier. Le dauphin est mort dans un accident de calèche en 1842. Denecourt fait découvrir à la duchesse les merveilles de son sentier qu’il rebaptise pour l’occasion : « Le sentier de la Veuve ». Le lendemain, il fait visiter à Hélène et ses enfants, le sentier du Mont Ussy. Denecourt baptise un charme du nom de la princesse au pied duquel elle s’est reposée, assise sur un rocher. Dans son guide, le sylvain écrit : « Nous aimons à évoquer ce pieux souvenir d’une princesse dont l’existence fut si cruellement éprouvée, et qui a daigné encourager par le don d’un magnifique présent, et, mieux encore, par de bonnes paroles, le culte que nous avons voué à notre chère forêt, et la mission que nous nous plaisons à remplir pour en célébrer les beautés ». Née en 1814, Hélène est la fille de Frédéric-Louis, prince héritier du grand-duché de Mecklembourg-Schwerin, l'un des États constitutifs de la Confédération allemande, sa mère est la princesse Caroline de Saxe-Weimar-Eisenach. Lors de la révolution de février 1848,  après que le roi se soit enfuit, elle part courageusement à l’Assemblée nationale avec ses deux enfants pour faire proclamer l’aîné roi des Français. Mais sa tentative est un échec et l'assemblée proclame la République. Hélène gagne alors l'Allemagne et commence une longue période d'errance. Pendant la seconde République et les débuts du Second Empire, elle continue à réclamer les droits du jeune comte de Paris. Elle meurt en 1858 en Angleterre.

La duchesse d'Orléans, veuve et en exil (1850), 
par Heinrich Pommerencke, collection privée.


La princesse Marie d'Orléans (1813-1839) est la deuxième fille de Louis-Philippe Ier et de sa femme Marie-Amélie. Élève du peintre Ary Scheffer, la princesse Marie est douée d'un talent artistique reconnu qui l'impose comme la première femme sculpteur romantique française, prématurément disparue avant d'avoir atteint ses vingt six ans. Elle est l'auteur des dessins des vitraux de la chapelle Saint-Saturnin au château de Fontainebleau.

Portrait de Marie d'Orléans par Ary Scheffer, 1837, Musée Condé.

Ferdinand-Philippe d’Orléans (1810-1842) est le fils aîné de Louis-Philippe Ier et de Marie-Amélie. Son mariage avec la princesse Hélène de Mecklembourg-Schwerin est célébré le 30 mai 1837 au château de Fontainebleau. Le dauphin meurt le 13 juillet 1842, à la suite d'un accident de voiture à cheval. Sa mort est une catastrophe pour la monarchie de Juillet. Charles de Rémusat, dans ses Mémoires de ma vie, écrivit : « Je ne suis point fataliste et ne veux pas dire qu’à dater du 13 juillet 1842, la monarchie fut irrévocablement condamnée, mais je dis que sans ce jour fatal, elle n’aurait point péri. »

Ferdinand-Philippe d’Orléans par Ingres, 1832, Musée du Louvre.

Marie Clémentine d’Orléans, également connue sous le titre de mademoiselle de Beaujolais (1817-1907), dernière fille de Louis-Philippe Ier et de Marie-Amélie. En 1843 elle épouse le prince Auguste de Saxe-Cobourg-Kohary dont elle aura 5 enfants. La princesse Clémentine est une femme d’une grande beauté, brillante et très ambitieuse. Elle considère son mariage comme indigne de son rang. En 1848, la révolution oblige la princesse à quitter la France avec son père et la plupart des membres de la famille royale. Elle s’installe d’abord en Angleterre puis part vivre à Cobourg et enfin à Vienne, où son mari est officier. Réalisant qu’elle ne sera jamais reine, elle concentre ses efforts dans le mariage de ses enfants. Elle réussit à mettre sur le trône de Bulgarie son fils Ferdinand en 1887. Très riche, Clémentine gagne la popularité des bulgares en leur distribuant son argent. Elle réalise une donation qui permet la construction d’une voie ferrée reliant la Bulgarie au réseau européen. Clémentine meurt presque sourde à Vienne, en 1907, à l’âge de 89 ans. Elle est enterrée à Cobourg en Bavière, une surprenante inscription est placée sur sa tombe : « Fille de roi, pas devenue reine, mais mère de roi à présent ».

Marie Clémentine d’Orléans vers 1860. 

Comme son père, Louis-Philippe, devenu duc de Chartres en 1785, est un partisan de la Révolution française. Sous l'influence de sa gouvernante, Madame de Genlis, il entre au club des Jacobins. Entamant une carrière militaire, il prend le commandement en juin 1791 d'un régiment avec le grade de colonel et participe aux batailles de Valmy et Jemappes où il joue un rôle non négligeable. Son nom est inscrit sur l’arc de triomphe de l'Étoile.

Le duc de Chartres à Valmy, par Éloi Firmin Féron, 1848.

Sur ce tableau, le futur roi Louis-Philippe est debout, en uniforme de colonel de cavalerie, devant le maréchal de Rochambeau, près du moulin de Saint-Sauve, le 20 septembre 1792. Avec son frêre, le duc de Montpensier, qui est à cheval, ils rendent compte du déroulement de la bataille.



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