22 août 2014

Alexandre-Gabriel Decamps, à l’origine de l’orientalisme.

Le peintre Alexandre-Gabriel Decamps aimait beaucoup la forêt de Fontainebleau qu’il parcourait souvent à cheval. Le 22 août 1860, il suivait la route des Monts Saints-Pères qui contourne le plateau de Belle-Croix, lorsque sa monture s’emporta et le jeta contre un arbre où il se fracassa la tête. Rapporté à son domicile de la rue Saint-Merry, il succomba le soir même. Un rocher de grès gravé marque l'endroit de la chute mortelle.


Né à Paris, le 3 mars 1803, au sein d'une famille bourgeoise, son père l'envoie dès son jeune âge vivre à la campagne, en Picardie, afin de faire « l'apprentissage de la vie rustique ». Le jeune Decamps exaspéré par l'étude de « l'inexorable latin » préfère le « barbouillage ». À la mort de son père en 1816, il retourne à Paris et entre dans l'atelier d'un peintre de scènes d'architecture, Étienne Bouhot. Il poursuit sa formation chez un académicien de renom, Abel de Pujol. Livré à lui-même, « sans direction ni théorie », il quitte déçu l'atelier du maître et s’engage dans une carrière d’artiste indépendant. Loin de l'académisme, il trouve son inspiration dans les faubourgs de Paris, au contact des milieux populaires. Decamps copie les maîtres hollandais au Louvre, vouant une admiration particulière pour Rembrandt, « le plus extraordinaire des peintres ». Il dessine une série de lithographies satiriques et des scènes anecdotiques publiées dans Le Figaro, L'Artiste, et surtout La Caricature, ces dessins se vendent bien chez certains amateurs. 

Alexandre-Gabriel Decamp, 1836.

En 1824, il voyage en Suisse et dans le midi de la France. Il fait sa première apparition au Salon de 1827 et l'année suivante, il se rend en Grèce en compagnie du peintre Louis Garneray. Il poursuit son périple qui le conduit à Constantinople et au Moyen-Orient. De retour à Paris, ses carnets remplis de dessins, Decamps lance la mode de l'orientalisme qui marquera l'art français. Au Salon de 1831, il expose avec succès sept toiles, dont Cadji Bey ou la Patrouille turque, dans laquelle il peint le chef de la police de Smyrne et ses gardes parcourant au pas de charge les rues de la ville. En 1832, prend naissance la Société des 45 à la suite d'un bal masqué au théâtre des Variétés où Decamps et quelques amis portent sur l'épaule ce nombre, choisi au hasard, afin de servir de signe de reconnaissance au millieu de la foule. La Société des 45 a son  blason, sa devise, son mot de passe, inventés par Decamps. Depuis lors, le peintre place ce nombre dans de nombreuses toiles, toujours dans un endroit bien apparent. Au Salon de 1834 et 1835, il assoit définitivement sa réputation « d'inventeur de l'Orient ». En 1835, il voyage en Italie, le « pays des merveilles », où il étudie l'oeuvre de Raphaël et de Titien. À son retour, il entreprend une série de tableaux bibliques dont l'action est campée dans des paysages du Proche-Orient.

« La caravane », vers 1854. Musée du Louvre, Paris.

« La patrouille turc », 1831. Wallace Collection, Londres.

Nommé chevalier de la Légion d'honneur en 1839, Decamps est un des artistes les plus estimés de son époque. Vers 1853, sa santé se dégrade, il souffre de dépression et son travail s'en ressent. En proie au découragement, il vend son atelier parisien du faubourg Saint-Denis et se retire dans le Lot-et-Garonne. Lors de l'Exposition universelle de 1855, il présente une large rétrospective de son œuvre comprenant une cinquantaine de tableaux, il reçoit la médaille d'honneur en même temps que Delacroix et Ingres. Même s'il ne reçut aucune commande officielle de l'État, ses toiles se retrouvent dans les collections des plus grands notables comme le duc d'Orléans, le baron de Rothschild ou le marquis de Masson. En 1857, il s'établit rue Saint-Merry à Fontainebleau, son « pays d'affection » et se lie d'amitié avec le peintre paysagiste Jules Dupré, proche de Théodore Rousseau. 

 Alexandre-Gabriel Decamp photographié par Augène Disdéri en 1858.

L’écrivain Théophile Gautier compare Decamps, découvreur de la peinture orientaliste, avec Jean-Jacques Rousseau, découvreur de la philosophie de la nature. Á l’occasion du Salon de 1845, il écrit : « Un des premiers, il a compris cette préoccupation que l’Orient inspirait à l’Occident. C’est à lui que nous devons d’avoir connu d’autres Turcs que Malek-Adel et le sultan Saladin : il nous a fait voir dans quelques pieds de toile l’azur et le soleil, les faces de bronze aux yeux de diamant noir, les chevaux maigres lançant des regards de feu sous leur crinière éparpillée, le chameau difforme et bizarre, ayant aux genoux des calus comme un dévot ou un courtisan, les palmiers épanouis en main ouverte, les horisons poudroyans de lumière, toute cette nature vivace et chaude dont nous n’avions aucune idée. Que de touristes enthousiastes il a envoyés en Turquie, en Asie-Mineure, en Égypte ! » 

« Le suicide », vers 1836. Walters Art Museum, Baltimore.

« Les singes musiciens », 1836. Musée Antoine Vivenel, Compiègne.

« Le singe peintre », collection privée.

« La Chasse au furet en forêt de Fontainebleau », Musée de la Chasse et de la Nature, Paris.

« Le braconnier », vers 1847. Clark Art Institute, Williamstown.


Au centre de la place Decamps à Fontainebleau, se trouve un buste du peintre, œuvre d'Albert-Ernest Carrier-Belleuse, inaugurée le 31 août 1862. Ce monument a été vandalisé en 2012, le buste a été recouvert de peinture rouge, la plaque dédicatoire volée. Depuis, une peinture verte recouvre le buste de bronze, ce qui est bien dommage.

Inauguration du monument Decamps à Fontainebleau, 1862.

L'ancienne sous-préfecture de Fontainebleau.

La place Decamps en 2014.

La grotte Decamps située sur le sentier du Rocher de Bouligny.


21 juil. 2014

Morts pour la France, les fusillés de la plaine de Chanfroy.


En ce mois de juillet 1944, les combats font rage en Normandie, plus d’un mois après le débarquement, l’armée allemande est sur la défensive. Les renforts attendus de l’est ne viennent pas. Le 17 juillet, la voiture de Rommel est mitraillée par deux avions alliés, le renard du désert est griévemment blessé. Le 20 juillet, Hitler survit miraculeusement à un attentat, la tension est très forte chez les officers allemands qui commencent à comprendre que la guerre peut être perdue. En Seine-et-Marne, l’aviation alliée bombarde les voies de communication et les usines depuis début juin. Dans la nuit du 9 au 10 juin, la ville d’Étampes est en partie détruite. Le 23 juin, un millier de bombardiers ravagent la gare de Melun et ses environs. 


Melun, angle rue du Coin Musard et rue Saint-Aspais, août 1944.

Les réseaux de résistance sont passés à l’action, les sabotages et les attentats entretiennent un climat d’insécurité pour l’armée allemande. Plusieurs groupes sont à l’œuvre. Le maquis Bara de Moisenay, village près de Melun, est dirigé par un carrier, André Perret. Le groupe est arrêté le 11 juillet, suite à l’infiltration de faux résistants. Le maquis de Villebéon, village à l’est de Nemours, formé par les rescapés des maquis de l’Yonne Victoire et Liberté et Paul Bert, est démantelé le 7 juillet. Le maquis d’Achères-la-Forêt est fondé par André Prenant en avril 1944. Parmis ses résistants, le garde forestier Laurent Poli connaît parfaitement la forêt et cache des volontaires venant de Paris dans une grotte située au Rocher de la Reine, tout près de la plaine de Chanfroy. Ce groupe comprend aussi Robert Rius, Charles-Jean Simonpoli, Germinal Matta, les frères Ménégoz, tous issus du mouvement Surréaliste. Ce minuscule maquis, constitué de jeunes poètes, espère un hypothétique parachutage d’armes venant de Londres. Ils sont arrêtés le 4 juillet, suite à un guet-apens monté par la Milice et la Gestapo.

Carrefour de la Résistance, plaine de Chanfroy.

Stèle du Carrefour Laurent Poli, route d'Orléans, D152.

Dans le sud de la Seine-et-Marne, Wilhelm Korf et ses hommes, qui appartiennent à la Gestapo de Melun, sement la terreur. Ils font tomber les réseaux et maquis de la région, torturant et fusillant systématiquement. Des otages sont raflés en grand nombre, emprisonnés avec les résistants dans la prison de Fontainebleau. Le 21 juillet, 22 détenus, mains liées dans le dos, sont poussés dans un camion qui prend la route d’Étampes. Le 17 août, même scénario, 14 prisonniers sont emmenés vers une destination inconnue. Les deux convois n’iront pas bien loin, ils s’arrêtent à la plaine de Chanfroy, dans le massif des Trois Pignons. Là, deux fosses communes ont été creusées et tous les prisonniers sont abattus à la mitraillette, on retrouvera sur place un grand nombre de douilles de 9mm. C’est un massacre de la dernière heure car l’armée allemande est en pleine déroute. Le 19 août 1944, la troisième armée américaine pénètre dans Achères-la-Forêt. Le 23 août, Fontainebleau est libéré et le 24 août la 2e D.B. de Leclerc entre dans Paris.

Stèle commémorative des fusillés du 17 août 1944.

Le 7 décembre 1944, alors qu’ils viennent chercher du sable dans la plaine de Chanfroy, des soldats américains tombent sur des corps en creusant le sol. Les autorités françaises découvrent alors deux charniers et 36 corps sont sortis de terre, les identifications commencent. Le 14 décembre, des funérailles nationales se déroulent dans une chapelle spécialement aménagée sous le marché couvert de Fontainebleau. Gilbert Renault, dit le Colonel Rémy, raconte(*) que parmi les 14 corps des fusillés du 17 août, se trouve celui de Renard, pseudo du traître responsable de la mort des Oblats de Marie Immaculée, à La Brosse-Montceaux. Les moines de cette communauté cachaient des armes pour le compte du colonel Masié et du capitaine Desbois, tous deux fusillés le 17 août dans la plaine de Chanfroy. (*) « Mémoire d'un agent secret de la France libre, Tome 3, Le Livre du courage et de la peur. » Éd. Raoul Solar, 1946.

Exhumation des corps du charnier de Chanfroy, le 7 décembre 1944.

Les nombreux fusillés de la Plaine de Chanfroy ne sont pas les premiers patriotes mort pour la France en forêt de Fontainebleau. Le 8 novembre 1941, sur le champ de tir de Fay, près de Chailly-en-Bière, les Allemands fusillent cing résistants communistes : Georges Leguay, Gaston Messence, Marcel Marneux, Pierre Berger et Clotaire Robba.

Stèle commémorative des fusillés du 8 novembre1941, inaugurée en 1981.


Les 22 fusillés du 21 juillet 1944

Eugène Bailay (38 ans), résistant cheminot, maquis Bara de Moisenay. 

Marcel Calmel (23 ans), résistant du maquis de Villebéon. 

Robert Canaux (23 ans), résistant du maquis de Villebéon. 

Maurice Daudet (34 ans), Mouvement de Libération Nationale.

André David (25 ans), résistant, maquis Bara de Moisenay. 

Edgard Ferrand (43 ans), agriculteur, réseau FN-Vengeance.

Victor Gervaise (19 ans), résistant, maquis Bara de Moisenay. 

René Girard (24 ans), résistant du maquis de Villebéon, mouvement Volontaires Paysans et Ouvriers.

Raymond Golisset (24 ans), résistant du maquis de Villebéon. 

Albert Guard (20 ans), résistant du maquis Bara de Moisenay. 

Gilbert Ingrain (22 ans), résistant du maquis de Villebéon. 

Germinal Matta (19 ans), résistant du maquis d’Achères-la-Forêt. 

Marco Ménegoz (16 ans), poète surréaliste normand, résistant, du maquis d'Achères-la-Forêt. 

Jean Méry (21 ans), résistant du maquis Bara de Moisenay. 

Léon Morel (48 ans) et son fils André Morel (20 ans), résistants du maquis de Villebéon. 

Bernard Ourteau (29 ans), résistant du maquis Bara de Moisenay. 

André Perret (45 ans) artisan carrier, chef du maquis de Bara de Moisenay.

Auguste Perret (23 ans), fils d'André Perret, résistant du maquis Bara de Moisenay. 

Laurent Poli (20 ans), garde forestier, résistant du maquis d’Achères-la-Forêt.

Robert Rius (30 ans), écrivain et poète Surréaliste, fondateur du maquis d'Achères-la-Forêt. 

Charles-Jean Simonpoli (33 ans), directeur de la revue « Les Cahiers de poésie », 
membre du maquis d'Achères-la-Forêt.

Excepté Edgard Ferrand, tous sont membre des F.T.P.F. : Francs Tireurs et Partisans Français, mouvement créé fin 1941 par le Parti Communiste Français.

Tombe de Marco Ménegoz au cimetière de Fontainebleau.


Les 14 fusillés du 17 août 1944

André Berge (39 ans) chef militaire F.F.I. du secteur de Meaux, sous le pseudo de Ravin.

Marius Billard (55 ans) réseau Guérin-Buckmaster, résistant de Donnemarie.

Jean Bolastre (35 ans), Jean Etienne (34 ans), et Henri Rivoire, (29 ans), membres du réseau Résistance Nord, surpris lors d'un barrage alors qu’ils transportaient des armes dans leur camionette.

Claude Chailleux de l’organisation Vélite Thermopyle et Georges Papillon (33 ans), membre du mouvement Ceux de la Résistance, arrêtés à la gare de Melun, ils tentaient de fuir Paris suite à l’infiltration de leur réseau. 

Marc Chemin (20 ans), résistant F.T.P.F. arrêté près de Marles-en-Brie. 

Jacques Desbois (44 ans), Capitaine F.F.I. de Seine-et-Marne.

Robert Fournier, il est arrêté au cours de l'attaque d’une D.C.A. allemand. 

Roger Genty (22 ans), de Montigny-sur-Loing, arrêté alors qu’il portait un revolver. 

Yves Masiée (47 ans), Colonel F.F.C. pour la Seine-et-Marne, sous le pseudo de Correct

Maurice Renoul, (50 ans) résistant de Nancy se rendant en mission en Seine-et-Marne. 

Le dernier corps n’a jamais été identifié.


Stèle des fusillés du 17 août 1944, plaine de Chanfroy.